Établie sur l’emprise de plus de plus de 40 000 hectares cédée par un bail de 99 ans où le groupe public chinois Union Development Group (UDG) a déjà construit une piste d’aviation de 3500 mètres, partie d’un vaste projet touristique, la base chinoise, si elle était avérée à Koh-Kong même, ou dans le voisinage, sur l’emprise de l’actuelle base navale khmère de Ream, 20 km à l’est de Sihanoukville et 120 km au sud de Koh-Kong, constituerait un irritant de première grandeur pour Hanoï et Washington.

Anciens ennemis de la guerre du Vietnam, les deux se retrouvent en effet aujourd’hui dans une posture commune de résistance à l’emprise stratégique chinoise dans la région.

Selon le PM cambodgien qui réfutait l’accusation transmise par une lettre de mise en garde du Vice-Président Pence lui-même, l’établissement de bases militaires étrangères sur le sol cambodgien était prohibé par la constitution du Royaume.

Il n’empêche que la rumeur persiste. Elle est amplifiée par la récente visite du 9 au 12 janvier à Sihanoukville de 3 navires de guerre chinois 1, alors que Paul Chambers, Directeur de recherche à l’Université Chiang Mai en Thaïlande cité par le South-China Morning Post, affirme que l’hypothèse lui a été confirmée par une source fiable proche du pouvoir cambodgien.

Pour Chambers, Phnom-Penh serait bien tenté de céder aux pressions de Pékin qui, tirant profit de son influence économique et financière grandissante dans le Royaume, installerait un point d’appui militaire à l’entrée du golfe de Thaïlande en face de l’isthme de Kra situé 320 nautiques à l’Ouest, de l’autre côté du golfe.

Dans l’actuel contexte, de conflits larvés avec l’US Navy en mer de Chine du sud, alors qu’avec Hanoï la querelle autour des Paracel, des Spratleys et des prétentions chinoises dans la ZEE vietnamienne est loin d’être réglée, l’établissement d’une base navale chinoise au Cambodge sent le soufre, alors que dans le Royaume, l’influence politique vietnamienne héritage des 11 années d’occupation entre 1979 et 1990, reste puissante, même si elle est moins visible que celle de la Chine.

Le Cambodge relais des stratégies chinoises.

Pour l’heure Phnom-Penh qui n’a pas d’enjeu en mer de Chine du sud est devenu le principal appui de la Chine en Asie du Sud-est. Le Royaume qui bénéficie des généreux subsides de Pékin – en juin dernier l’armée royale a reçu 100 millions de dons chinois pour moderniser ses équipements et ses bases – relaye fidèlement la vision stratégique chinoise articulée au rejet de l’Amérique et à la rédaction d’un code de conduite entérinant sans la moindre nuance le magistère chinois en mer de Chine du sud.

Après avoir annulé en 2017 un exercice militaire conjoint avec l’Australie et l’Amérique, l’armée royale khmère a, à la place, participé à l’exercice « Dragon d’Or » avec la Chine du 15 au 30 mars 2018. Dans un futur très proche se dessine déjà une sévère controverse où 2 propositions de Pékin pour la rédaction du code de conduite visent à affirmer la prévalence du suzerain chinois et à exclure les États-Unis de la région.

La première exigerait qu’aucun exercice militaire conjoint impliquant des forces armées extérieures à la zone ne soit conduit sans l’aval de toutes les parties. Ce qui, avec Phnom-Penh à sa diligence inconditionnelle et empressée, confèrerait à Pékin un droit de veto sur les manœuvres de la marine des États-Unis.

La proposition chinoise se décline aussi dans une version civile stipulant que toute coopération économique – ce qui impliquerait les activités d’exploration et d’exploitation des ressources d’hydrocarbures – ne pourrait inclure des compagnies extérieures à la région sans l’aval des autres pays de l’ASEAN. Là aussi la vassalité obligée du Cambodge confèrerait à Pékin un droit de veto.

Les très désinvoltes exigences chinoises faisant peu de cas de la liberté de choix de chaque membre de l’ASEAN s’inscrivent dans un contexte où depuis le sommet de Manille prévalait l’impression générale que Pékin avait, dans la région, gagné sa bataille d’influence contre Washington. En réalité rien n’est moins sûr, la superbe outrecuidance de Pékin poussée à ses limites pouvant elle-même provoquer des contrefeux anti chinois.

Un « Code » aux « caractéristiques chinoises ».

Une ébauche du Code de conduite en gestation difficile depuis plus de 15 ans vient d’être proposée et acceptée en vue de négociations ultérieures par la Chine et les 10 de l’ASEAN en août dernier.

Produite après la réunion Chine – ASEAN (10 +1) à Changsha (juin 2018) sous l’égide du ministre des Affaires étrangères de Singapour Vivian Balakrishnan qui coordonnait les négociations depuis 2015, le projet qui, selon l’accord de Changsha des 10+1 ne doit pas être communiqué hors du cercle des pays directement concernés, constitue certes une avancée géopolitique. Mais tel quel, il n’augure en rien de l’adoption d’un texte final acceptable par tous.

Alors que Singapour passe le relais de la coordination aux Philippines, on voit mal comment les prétentions hégémoniques chinoises mises en avant avec l’appui de Phnom-Penh pourraient ne pas bloquer la suite du processus plombé par de nombreuses divergences, notamment à propos de la désignation des souverainetés territoriales au regard du droit de la mer, clés d’un mécanisme de résolution des conflits, ou encore sur les dispositions réglant les modalités de l’exploration et de l’exploitation des ressources dans les zones économiques exclusives et les zones contestées à quoi s’ajoutent les différends sur les zones de pêche.

Aussi longtemps que la Chine tentera d’affirmer sa position hégémonique de principe par l’élimination du contrepoids américain, elle ne parviendra qu’à diviser l’ASEAN et à susciter des réactions adverses dans les rangs de ceux qui contestent son magistère (Vietnam, Philippines, Malaisie, Brunei, Indonésie) 2.

Le Code de conduite qui devrait être approuvé par toutes les parties : - la Chine qui se pose en suzerain, les plaignants qui contestent son hégémonie et ceux qui ne sont pas partie à la querelle (Cambodge, Laos, Singapour, Thaïlande, Myanmar) -, n’est certes pas prévu pour être une enceinte d’arbitrage.

Son seul objet est d’empêcher un dérapage militaire des différends. Rôle que le Code n’a aucune chance de tenir si, précisément, Pékin manœuvre pour que son énoncé ne reconnaisse pas la réalité des revendications de chacun.

Par Jean-Paul Yacine - Questionchine.net - 15 janvier 2019