Tout cela pour se reconnecter avec ses proches morts et dont il n’a jamais pu faire le deuil. Le génocide perpétré par les Khmers rouges reste très présent dans la vie du réalisateur cambodgien. Quarante ans après les massacres, il a eu le courage de filmer sa quête très intime pour « trouver ces âmes errantes » dans son Cambodge natal. « Moi, je cherche toutes les manières à pacifier mon cœur et mon âme », affirme un cinéaste plus spirituel que jamais pour comprendre l’histoire tragique du Cambodge et de sa famille, pour soi-même et pour les autres. Entretien.

RFI : Vous dites vous-même, Les Tombeaux sans noms, « c’est un film âpre qui exige beaucoup de patience ». Comment expliquez-vous alors l’engouement du public du Fipadoc pour votre documentaire ?

Rithy Panh : Le film attire le public, parce qu’il est assez universel. J’ai toujours peur quand je fais un film sur un sujet compliqué comme un crime de masse, un crime génocidaire. J’ai aussi peur de me répéter. Là, c’est une autre étape, une autre forme de cinéma et je pense que le public a beaucoup apprécié le film.

Vous continuez à traiter en même temps l’histoire du Cambodge et celle de votre famille. Cette fois, vous êtes à la recherche de votre père et des autres membres de votre famille, victimes des Khmers rouges. Pourquoi l’absence de tombeaux provoque-t-elle chez vous un « vide affreux » ?

Quand on perd les membres de sa famille et on ne sait pas où sont les tombeaux, au fond de nous, on sait qu’ils sont morts. Mais, tant qu’on n’a pas de preuves, il reste toujours cette infime part de l’espoir, même si c’est 0,00001 pour cent, qu’ils restent encore vivants. Cette toute petite graine d’espoir nous empêche de faire le deuil ou d’accepter qu’ils soient morts et qu’ils ne reviennent plus… Du coup, pour moi, cela crée un vide. Et il faut qu’il y ait un acte de faire le deuil. C’est comme un acte de foi, de dire aux morts qu’ils sont toujours dans notre mémoire et qu’on les aime. J’ai besoin de faire quelque chose, de faire un film, pour leur dire : je pense à vous tous.

Des images s’avèrent très étonnantes, contemplatives, parfois presque ésotériques, avec des cérémonies religieuses, des fétiches, il y a une sorte de voyante ou chamane… Vous donnez l’impression de vraiment tout essayer pour entrer en contact avec vos morts, et en particulier avec votre père. Avez-vous réussi à entrer en contact avec lui ?

Quand on a des morts suite à une mort violente, nous, au Cambodge, on dit que les âmes errent. Moi, j’essaie de trouver ces âmes errantes, j’essaie de parler avec mes proches qui sont morts de faim, qui sont disparus… je ne sais pas ce qu’il leur est arrivé… Chaque culture, chaque religion, nous offre une possibilité de communiquer avec les morts, en fait, avec nous-mêmes. Une âme en face, c’est comme un miroir. Communiquer avec une âme, c’est aussi une manière de panser votre blessure, votre douleur. Je pense qu’il faut apprendre à vivre avec ses morts. On peut les oublier. Si l’on arrive à les oublier, tant mieux, moi, je crois en la vertu de l’oubli. Mais moi, je n’arrive pas à les oublier. Donc, j’essaie de négocier avec les âmes, avec les souvenirs des morts, pour vivre avec. Moi, je veux vivre, je veux les incorporer dans ma propre histoire.

Vous évoquez souvent un deuil impossible, de filmer, pour « oublier que j’étais déjà mort ». Cet enterrement symbolique mis en scène dans Les tombeaux sans noms, est-ce que cela vous aide à vivre ?

Moi, je cherche toutes les manières à pacifier mon cœur, mon âme. J’arrive à un certain âge Rithy Panh aura 55 ans, le 18 avril..., où il faut que j’accepte certaines choses. Peut-être je n’arriverai pas au pardon, parce que pour arriver au pardon, il faut beaucoup de courage, beaucoup de sagesse. Et je crois que je n’ai pas tout cela… Donc, il faut quand même arriver à pacifier mon cœur, mon âme. Si la religion ou la pratique bouddhiste, animiste, aide à montrer mon émotion, à communiquer avec les morts ou d’honorer la mémoire, la dignité, alors je prends. J’utilise tout pour rendre la dignité aux morts. Il faut les respecter et les aimer. Il ne faut pas avoir peur des morts.

Avec tous vos films, vous avez constaté que votre génération refuse plutôt à regarder cette histoire douloureuse, en revanche, la jeune génération en est très demandeuse. Vous avez même développé une application « Khmer-Rouge-History », déjà téléchargée 40 000 fois au Cambodge, pour relier les jeunes à cette histoire.

Au début, les gens de ma génération ne voulaient pas trop parler de la période des Khmers rouges, de tous ces morts. Parce que c’est difficile d’en parler. C’est difficile de mettre un nom, un mot, sur cette histoire-là. Il y a un risque. Rien ne vous garantit qu’en parlant que vous vous sentiez mieux après. Donc, cette génération qui a survécu veut réussir sa vie, gagner de l’argent, élever les enfants, etc. Le problème, c’est que, une fois qu’on se sent bien, quand on commence à sortir de la survie, les fantômes, l’histoire, ils nous rattrapent. Pas seulement nous, mais aussi nos enfants quand ils ne connaissent pas leur propre histoire. Quelqu’un qui n’a pas vu ses grands-parents, mais voit que les camarades à côté ont des grands-parents, il se demande : où sont mes grands-parents à moi ?

Comment réagit cette génération ?

Cette génération, qui a maintenant 30 à 35 ans et qui représente 70 pour cent de la population au Cambodge, pose des questions et se demande ce qui lui arrive. En plus, il y a beaucoup de manipulations politiques là-dessus. Donc, il faut qu’on reste sérieux, qu’on reste aux faits, qu’on n’interprète pas les faits. Les jeunes gens veulent connaître les faits. Après, ils sont assez grands pour faire un travail sur eux-mêmes. Mais si l’on n’écrit pas l’histoire, si l’on ne fait pas de films, si l’on ne fait pas l’éducation, cette génération va avoir des problèmes. Parce qu’il manque une pièce à leur identité. Mais si vous leur dites : cela n’est que quatre ans, c’est douloureux, c’est terrible, mais ce n’est que quatre ans, votre histoire est plus longue que ça dans le passé et encore plus longue à faire dans l’avenir, peut-être on va s’en sortir.

Et cette génération est particulière. Elle est entourée d’images, avec ces petits appareils, les téléphones. Ils ne croient pas tant qu’il n’y a pas d’images. Ils ne croient pas tant qu’il n’y a pas de son. Donc, c’est à nous d’utiliser l’image et le son et de leur offrir cette part manquante de leur mémoire.

Les tombeaux sans noms, le film de Rithy Panh est programmé jeudi 24 et samedi 26 janvier à 11h45 en compétition au Fipadoc, à Biarritz. Il sera également montré en première parisienne, en présence du réalisateur, ce vendredi 25 janvier à 20h, à l’auditorium du Louvre.

Par Siegfried Forster - Radio France Internationale - 25 janvier 2019