Le long ruban de bitume n’en finit plus de s’échapper vers le sud et le Pacifique. L’effervescence maîtrisée de Phnom Penh a laissé place au tohu-bohu des klaxons, aux pétarades des tuk-tuks et des motos qui dévalent la nationale 4, frôlés par des 4 × 4 et une noria de camions pressés. Ils croulent sous leurs cargaisons de graviers, briques, poutres, citernes et conteneurs aux inscriptions en chinois et khmer. Tout ce petit monde se faufile, se double, se dépêche. La RN4 est un aspirateur pour Sihanoukville l’insatiable.

Jadis bourgade balnéaire mythique pour les Cambodgiens qui venaient en villégiature pour la fête de l’eau et le nouvel an, elle était perçue comme une belle endormie, dans un «angle mort» du royaume. Mais la ville de 150 000 habitants est en train d’exploser, de muter dans les grandes largeurs. Sihanoukville est devenu un puissant aimant à capitaux et à travaux. Une folle excroissance investie par des dizaines de milliers de Chinois qui travaillent nuit et jour dans cette cité enfiévrée par l’appât du gain, la frénésie immobilière et l’illusion de l’argent facile miroitée. Sihanoukville est une machine à cash : sur 1,3 milliard de dollars (1,1 milliard d’euros) investi dans la ville entre début 2016 et mars 2018, 1,1 milliard était d’origine chinoise, selon l’agence Bloomberg. Nouvel aéroport, grande autoroute vers Phnom Penh, la capitale, à 225 kilomètres au nord-est, mini-Chinatown… des compagnies d’Etat et des sociétés privées chinoises sont engagées dans des projets d’infrastructures à hauteur de 4,2 milliards de dollars sur toute la côte sud du Cambodge.

Sihanoukville est un «dragon». Mieux, la «tête du dragon de tout le pays», assure Y Sokleng, placide gouverneur de la ville qui, tout sourire, convoque l’animal emblématique de la civilisation chinoise. Dans son grand bureau surclimatisé aux murs blancs immaculés, le haut fonctionnaire, nommé par le gouvernement, se frotte les mains : «Les investisseurs chinois vont pousser l’économie du Cambodge et ça va profiter à tout le monde : le corps du dragon, c’est-à-dire Phnom Penh, comme la queue de la créature, à savoir le nord du pays, avec Siem Reap et les temples d’Angkor, ainsi que les collines de Mondolkiri dans le nord-est, ndlr.» La ville évolue à 8 % de croissance, plus d’un point supérieur à la moyenne nationale.

Blackjack et mini-jupes

Le dragon se porte déjà très bien. A Sihanoukville, dans cet improbable far-west asiatique qui dévore la campagne et ravage des plages, des hôtels de quarante étages jaillissent de terre en un an. Quatre établissements cinq étoiles ont ouvert (Prince Times, Xihu) et affichent souvent complet. Des restaurants avec menu en mandarin ont fleuri par dizaines pour accueillir ouvriers, touristes, hommes d’affaires. Idem pour les échoppes clinquantes, les supérettes garnies et les bouis-bouis de rue qui crachent de la vapeur huileuse. Sans oublier les centaines de tables de baccara, de blackjack et de poker qui pullulent avec les hôtesses en mini-jupes noires et boléros rouges dans les salons des casinos, comme au Jin Bei.

Au nord de Sihanoukville, la zone économique spéciale (ZESS), avec ses usines textile et ses dizaines de milliers d’ouvriers, ne cesse d’avaler des terrains sauvages depuis 2012. A l’une de ses entrées sur la RN4, un portail-chapiteau bleu souhaite la bienvenue en khmer, en mandarin et en anglais. La ZESS, plus grand parc industriel du Cambodge, a largement contribué à la grande métamorphose de Sihanoukville. Une centaine d’usines produisent du textile, des chaussures, de la quincaillerie, des machines, des produits en bois. A terme, sur plus de 11 kilomètres carrés, 300 entreprises seront hébergées aux portes de la ville et donneront du travail à 100 000 personnes. «Bien que ces usines, censées appartenir à des sociétés chinoises, emploient des Cambodgiens, elles ont fait venir également des milliers de ressortissants chinois en tant que superviseurs, gestionnaires, comptables, ingénieurs et spécialistes de la logistique», explique Andrew Klebanow, associé principal au sein du cabinet de conseil Global Market Advisors de Las Vegas, notamment spécialisé dans l’économie du jeu et du tourisme. «Ces expatriés vivent et travaillent à Sihanoukville, alimentant le développement de copropriétés. Et ils jouent probablement au casino. Par ailleurs, ces usines génèrent des voyages d’affaires. Les cadres, les consultants et les vendeurs visitent ces usines et exigent un hébergement de qualité. Cela augmente la demande de logement, analyse-t-il. Et ces visiteurs auront besoin de restaurants et de divertissements de qualité, notamment de jeux de casino. Je n’ai jamais rien vu de tel. L’ampleur de ces projets est énorme.»

Plus à l’ouest, le port en eaux profondes construit par les Français au lendemain de l’indépendance (1953) allonge ses docks pour accueillir des conteneurs. Et parfois des bateaux militaires : début janvier, trois vaisseaux de guerre de la trentième flotte d’escorte navale chinoise ont jeté l’ancre pendant quatre jours pour une visite «amicale» (lire page 11). Sihanoukville est appelé à devenir l’une des cités maîtresses de la nouvelle route de la soie, ce colossal projet de mondialisation à la chinoise pensé par le président Xi Jinping et lancé officiellement depuis 2017. Car Sihanoukville est une vitrine stratégique pour l’Initiative ceinture et route - l’autre nom de la nouvelle route de la soie -, idéalement située près du détroit de Malacca, ce corridor commercial et énergétique vital pour Pékin.

Poussière ocre

La machine s’est emballée. Pour mesurer la fièvre dans la fourmilière, il suffit de monter sur le toit-terrasse de l’hôtel-casino la Vogue, bâti en bordure de mer. Du bar chic et blanc, on perçoit la métamorphose : prairies arasées, collines déboisées et toute la ville hérissée d’échafaudages, coiffée par des grues, sillonnée par des bétonneuses et goudronneuses. Et, souvent en suspension, une tenace poussière ocre qui semble filtrer la lumière du soleil de janvier quand elle ne s’infiltre pas partout. Le centre se parcourt par des rues défoncées, entre les tranchées, les tuyaux, les pylônes et les câbles. Les touristes occidentaux, les routards qui jadis fainéantaient sur les plages du centre-ville ont fui, se réfugiant sur les îles voisines. «Aucun quartier n’est épargné, constate, médusé, l’architecte français Yvon Chalm, qui partage ses activités entre Phonm Penh et Sihanoukville depuis une dizaine d’années. Le chantier est généralisé, la ville est un chantier.»

La route devant le gouvernorat n’échappe pas à la règle. Deux pelleteuses et cinq camions encombrent la cour du bâtiment ancien qui fait presque figure d’antiquité dans cette ville qui pousse, s’élève et se met à briller. Dans son large fauteuil en cuir, le gouverneur Y Sokleng parcourt un épais dossier de candidature pour un immeuble de vingt étages qui attend sa signature. Le projet ne dépasse pas une superficie de 500 mètres carrés, c’est de sa compétence. Au-delà et jusqu’à 3 000 mètres carrés, la province décide. Après, c’est le gouvernement, à Phnom Penh, qui valide. Ce millefeuille administratif explique probablement pourquoi Y Sokleng peine à comptabiliser les flux de population, les hôtels construits, les projets en cours, et à définir les contours d’une ville qui déborde et se dérobe. Il assure que «Sihanoukville va considérablement changer de visage dans les deux ans qui viennent, quand les gros travaux seront finis». Sans aucun doute. Derrière ses lunettes sans monture, il se félicite que les «relations soient excellentes entre la Chine et le Cambodge».

Fin janvier, le Premier ministre cambodgien, Hun Sen, a été reçu durant trois jours par un Xi Jinping soucieux de choyer un allié très arrangeant en Asie du Sud-Est. Avant de repartir avec des aides sonnantes et trébuchantes pour «développer son économie, ses infrastructures routières et énergétiques», selon les termes du communiqué. Une visite bénéfique et gagnant-gagnant pour accélérer l’essor des nouvelles routes de la soie. Au gouvernorat, Y Sokleng s’amuse à raconter que les «Chinois travaillent vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour construire un grand hôtel en un an quand il faut deux années aux Cambodgiens». Le gouverneur est un homme convaincu et pressé : «On dit toujours que le Cambodge est en développement. Maintenant, il faut que l’on voie ce développement.»

Sihanoukville, avec ses 88 casinos (où les Cambodgiens n’ont pas le droit de jouer), ses 40 000 Chinois officiellement répertoriés (ils seraient deux fois plus dans la région), ses quartiers où l’on ne parle que mandarin, a été rebaptisé «Macao II». Une «colonie», une «enclave» chinoise en territoire khmer, comme on l’entend souvent dans la bouche de Cambodgiens inquiets dans tout le royaume. Y Sokleng sourit : «La province est l’une des plus riches du pays, rappelle-t-il. Et il n’y a pas que des casinos, ici. N’oubliez pas le port en eaux profondes, les industries, l’agriculture, le tourisme.» L’architecte Yvon Chalm souscrit à l’analyse. Et atteste de l’emballement à son propre niveau, allant jusqu’à évoquer des difficultés «à suivre toutes les demandes» malgré de nouvelles embauches dans l’agence ACYC qu’il dirige : «Il y a dix-huit mois, nous construisions des maisons. Maintenant, ce sont des immeubles de 70 à 100 appartements.» Il prédit que la cité va atteindre les 2 millions d’habitants dans les deux prochaines années et devenir une vraie métropole. «Cette ville est forte, puissante, avec un potentiel énorme, comme Shenzhen en Chine, voire New York.»

«Petite colonisation»

Cet après-midi, Vann Sok Heng est fier de faire visiter son école, qu’il a créée en 2014. A peu près au même moment où la ville commençait à s’éveiller. Dans un bâtiment un peu décati du centre-ville, il accueille 300 enfants, dont une partie de Chinois. Ça tombe bien, il a lancé des enseignements en mandarin, dès l’âge de 3 ans. «Il faut préparer les élèves à travailler avec les Chinois», assure son adjoint en corrigeant des copies. Mais ce n’est pas le directeur d’école qu’on est venu voir, plutôt le dirigeant de la Fasmec, une fédération d’entrepreneurs cambodgiens. Il s’affiche en «optimiste». Mais sans l’emphase, entre nuances et interrogations sur l’avenir. «Oui, à première vue ça ressemble à une petite colonisation, en effet. Mais des Chinatowns, il y en a partout dans le monde, c’est la globalisation, c’est normal. Surtout, si on réfléchit bien, sans les Chinois, comment irait l’économie de Sihanoukville ? Les habitants de cette ville gagnent plus, vivent mieux aujourd’hui.» Régulièrement, il sillonne la «tête du dragon», reçoit les adhérents de la Fasmec, parle aux parents d’élèves, aux enseignants. Et, il constate que les «Chinois occupent tous les métiers : du blanchisseur au restaurateur, de l’ouvrier dans la construction à l’ingénieur, de l’homme d’affaires au touriste, du manager au vendeur de terrain». Il poursuit calmement : «Il faut trouver une solution pour partager le travail entre les Khmers et les Chinois. Il faut que les Cambodgiens se bougent et se mobilisent. Si la loi est là, on peut résister.»

En juillet, You Veasna a bien tenté de résister. Il a offert de quadrupler son loyer et de payer jusqu’à 2 000 dollars par mois au propriétaire khmer qui voulait vendre le terrain où était bâti son restaurant de dix-huit tables. Le restaurateur de 39 ans tenait à rester au très passant rond-point des deux lions dorés, au cœur de Sihanoukville. Le propriétaire n’a rien voulu savoir. Les 43 commerçants qui faisaient tourner le marché vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sur ce même rond-point, ont été priés de faire leurs valises. You Veasna croit savoir que les «2 hectares très cotés ont été vendus 80 millions de dollars à un riche Chinois». C’est peu probable car la loi cambodgienne interdit à un étranger de posséder plus de 49 % d’un terrain. Mais il peut acquérir la citoyenneté… En décembre, le marché de nuit a été rasé. Une dalle de béton a été coulée. Un manager français raconte la suite : «Je suis parti en vacances pendant quinze jours. Quand je suis rentré, quatre étages d’un vaste immeuble étaient déjà sortis de terre. C’est dingue. On dirait un rouleau compresseur, ça n’arrête jamais.» You Veasna a tenté de rebondir en centre-ville, mais «il n’y avait rien en dessous de 2 500 dollars pour un petit local».

Forfaits complets

C’est bien au-delà du port qu’il s’est échoué : longue et mal éclairée, la rue Tomnub Rolork est un couloir poussiéreux fréquenté par des camionneurs, des petits pêcheurs et des ouvriers. Comment vont les affaires ? Dans sa chemise à carreaux rouge, le restaurateur éclate de rire et écarte les bras en pivotant sur lui-même dans le grand hangar qui héberge ses fourneaux. «Regardez mes clients !» Autour de lui, les tables sont désertes. Il est 20 heures. Ce soir, trois personnes se sont arrêtées en coup de vent pour acheter du riz, un peu de légumes cuits et du poulet à emporter. Les calculs sont vite faits pour You Veasna : il gagne péniblement 750 dollars par mois auxquels il faut soustraire 500 dollars pour le loyer, puis déduire encore un peu pour l’électricité, l’eau et le salaire des deux employés à mi-temps… Difficile de survivre pour ce père de quatre enfants. «Si je n’avais pas d’économies, j’aurai mis la clé sous la porte. Je dois vite retrouver quelque chose ou changer de métier. Qu’est-ce qu’on peut faire, de toute façon ?»

Quand on regagne le centre-ville, vers la plage Otres, on double une longue file de camions-bétonnières à l’arrêt. Moteurs et phares allumés, ils font la queue pour aller déverser leur cargaison dans les entrailles d’un vaste immeuble à nu inondé de lumière par les halogènes. Derrière une palissade écrite en chinois, le peuple des petites mains du «dragon». Les uns avalent des bouillons, des grillades, sirotent des bières Angkor sur des tabourets de plastique à la lueur des néons. D’autres, dans l’ombre de l’hôtel-appartement Nanhai Pearl en chantier, se débarbouillent. Certains ont tendu des hamacs entre deux pylônes pour la nuit. Ils dormiront dans le bruit. Les grands travaux n’attendent pas. «Au moins une demi-douzaine d’hôtels-casinos vont encore ouvrir dans les deux prochaines années, reprend le consultant Andrew Klebanow. L’expansion actuelle de l’aéroport de Sihanoukville et l’essor des compagnies aériennes desservant les villes chinoises entraînent une demande touristique accrue. Et comme certaines de ces compagnies ont des intérêts dans ces nouveaux hôtels, elles proposent des packages et des forfaits complets avec vol, hébergement, restauration et jeux aux casinos.»

Certes, les touristes affluent : ils étaient 120 000 en 2017, quatre fois plus nombreux que l’année précédente. Mais «Sihanoukville attire toutes les catégories de Chinois», reprend le gouverneur Y Sokleng : «Et ces gens s’installent, ont besoin d’infrastructures et d’équipements. Alors les prix de l’immobilier s’envolent. Il y a encore deux-trois ans, des terrains se vendaient à 50-60 dollars le mètre carré. Il faut compter plus de 1 500 dollars aujourd’hui.»

Ce matin, on frappe à la porte de Laimi International, une agence immobilière qui fait également du conseil en investissement non loin de la plage d’Otres, en prétextant vouloir louer un local pour un petit restaurant. Sieng Neng, un Khmer qui parle mandarin, et sa manager, Yang Yu Fei, une Chinoise fine aux ongles pailletés, ne sont pas très optimistes. «Si vous faites un restaurant pour les Blancs, ce sera compliqué de faire des affaires, prévient Sieng Neng, pressé et affairé dans son polo bleu aux couleurs de Laimi. Car ici, c’est pour les Chinois. Ils vivent là et consomment chinois, ils sont nombreux. Regardez autour de vous, tous les restaurants sont chinois.» Un peu au doigt mouillé, Sieng Neng calcule qu’il faut au minimum compter 1 600 euros par mois pour un petit local de 20 mètres carrés. Yang Yu Fei acquiesce.

Jupe stricte, escarpins et chemisier bleu, la jeune femme nous met sous les yeux une belle brochure couleur et papier glacé pour un immense parc immobilier qui n’existe que sur le papier pour l’instant : le Pearl City Xinh Sha Bay. Soit une poignée de hautes tours hébergeant de grands appartements lumineux avec vue sur la mer, des jardins et de l’espace. «Il y a plein de projets de coopérations entre constructeurs et agences immobilières, assure-t-elle. Des milliers d’unités sont prévues pour des clients chinois. Il faut bien faire attention aux contrats, mais si vous achetez maintenant, vous allez gagner de l’argent. Par exemple, si vous mettez 40 000 dollars maintenant, dans trois-cinq ans, vous pouvez revendre et récupérer facilement 100 000. Mais il faut faire vite car les prix montent.» Elle propose de visiter un appartement-témoin dès cet après-midi. Vite, car le dragon ne dort jamais.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 28 janvier 2019