Deux cadavres, flottant dans les eaux boueuses du Mékong. Deux hommes tabassés au point d’être méconnaissables, dont les corps ont été éviscérés puis remplis de ciment, avant d’être enveloppés dans des sacs de riz, ficelés et jetés à l’eau. Malgré ces précautions, leurs corps ont été retrouvés fin décembre sur les rives d’un petit village du nord de la Thaïlande, près de la ville de Nakhon Phanom, à la frontière avec le Laos.

Les tests ADN viennent de confirmer leur identité. Il s’agit, comme le craignaient déjà leurs familles, de «Puchana» et «Kasalong», 54 et 47 ans, deux dissidents thaïlandais antimonarchie, en exil au Laos voisin depuis quelques années. Ils étaient les assistants d’un troisième activiste, plus âgé et plus célèbre, Surachai Danwattanusorn, ancien leader du Parti communiste thaïlandais dans les années 80. Connu pour ses déclarations antimonarchistes fracassantes, il avait déjà passé plusieurs années en prison pour crime de lèse-majesté. Disparu en même temps que ses compagnons à la mi-décembre, son corps n’a pas officiellement été retrouvé.

Pourtant, au village, et dans la presse locale, tout le monde parle des «trois corps», trouvés dans un rayon de 20 kilomètres, à quelques jours d’intervalle. «Je suis sûr qu’il y en a eu trois», confirme un garde posté dans une cahute sur le fleuve, où des barques de villageois passent d’un pays à l’autre en quelques minutes. Le troisième corps aurait disparu après l’arrivée d’un bateau de la marine. La police locale et le chef de village nient. «Je pense qu’ils ont fait disparaître le corps de mon mari afin d’éviter d’enflammer ses supporteurs», estime Pranee Danwattanusorn, femme de Surachai.

Héritiers de la mouvance communiste, qui comptait plusieurs millions d’adeptes dans le royaume jusqu’au début des années 80, les membres du discret mouvement abolitionniste thaïlandais ont pour la plupart rejoint le groupe des Chemises rouges dans les années 2000 pour s’opposer au régime militaire. Le républicanisme est considéré comme un crime de lèse-majesté en Thaïlande, passible de quinze ans de prison. Inquiétés par la junte après le coup d’Etat de 2014, Surachai et d’autres républicains s’étaient réfugiés au Laos voisin, d’où ils continuaient à émettre des programmes radio antijunte et antimonarchie. Ils sont quelques dizaines à s’y cacher encore. La plupart sont musiciens, écrivains, animateurs radio… Ils vivent en bande, pour se sentir plus en sécurité, dans des maisons au bout de ruelles discrètes, en périphérie des villes laotiennes. Les propriétaires et les voisins ne posent pas de questions mais tout se sait : l’administration communiste mandate des chefs de village pour rendre compte de tout mouvement de population. Les parias thaïlandais sortent peu, sur de vieilles motos usées, se nourrissent de riz et de nouilles instantanées, grâce au maigre soutien financier d’un réseau de sympathisants dispersés dans le monde.

Mélodies

Dans l’une de ces maisons qu’ils appellent «les refuges», les membres du groupe de rock «Feu glacé», cinq hommes et une femme, entre 30 et 47 ans, résident ensemble. Ils déménagent régulièrement pour des raisons de sécurité. Ils ne donnent pas leurs noms, pour protéger leurs familles. Lorsqu’on les interroge sur leurs convictions, certains sont très politisés, d’autres semblent un peu perdus, comme des adolescents rebelles piégés par une blague qui serait allée trop loin. «On a juste écrit quelques chansons, rappelle l’un des chanteurs. On n’a tué personne, on n’a jamais participé à aucune violence.» Le plus âgé est un compositeur-arrangeur assez célèbre dans le milieu de la pop thaïlandaise. Ironiquement, il a débuté sa carrière en arrangeant des mélodies à la gloire de la famille royale, financées par de riches donateurs. C’est lors d’une période d’inondations massives, trouvant que le gouvernement protégeait les centres-villes «en laissant les paysans se noyer», qu’il a commencé à changer d’avis et est «entré dans l’activisme». Pour ces hors-la-loi, la monarchie est avant tout le sommet d’un système fondé sur le maintien des inégalités et qui incarne l’absence d’Etat de droit. Leurs références idéologiques sont assez éclectiques, avec une large place réservée à la Révolution française ; ils utilisent dans plusieurs de leurs clips vidéo des gravures d’époque représentants la mort de Louis XVI. Ils ont également réalisé des versions thaïlandaises du Chant des partisans et de l’Internationale. «Je ne suis pas vraiment communiste, observe cependant l’un des plus jeunes. D’ailleurs, je n’ai pas lu Marx. Simplement, je me bats pour une société plus juste et plus transparente.» Il est fan de la comédie musicale les Misérables.

Jusqu’à la disparition de leurs camarades et mentor il y a quelques semaines, ils continuaient à animer des émissions de radio sur YouTube, l’un de leurs rares moyens de subsistance. Mais depuis la mort des trois militants, ils sont terrorisés. «Chaque soir, avant de se coucher, on se dit que c’est peut-être la dernière fois. C’est la nuit en général qu’ils agissent.» Les deux hommes retrouvés dans le fleuve portent à cinq le nombre de dissidents républicains disparus ou tués au Laos depuis deux ans, c’est-à-dire depuis l’avènement du nouveau roi de Thaïlande. En général, on ne retrouve pas les corps.

La situation est d’autant plus explosive que la paranoïa monte entre différents groupes de fugitifs, notamment entre les «lèse-majesté» et les «armes à feu», c’est-à-dire les groupes recherchés pour trafic d’armes ou faits de violence pendant les manifestations des Chemises rouges en 2010 à Bangkok, eux aussi exilés au Laos. Ils se feraient rémunérer pour localiser les «lèse-majesté» et parfois même effectuer la sale besogne. L’un des chanteurs, surnommé «Tito», affirme qu’il a la preuve de leur implication dans la disparition de Surachai et de ses compagnons, via des conversations sur Line, un service de messagerie très utilisé dans la région. «Ces groupes-là, ils ne sont pas politiques, ce sont des gangs en fait. C’est facile de les convaincre avec un peu d’argent.» De toute façon, le crime de lèse-majesté suscite une telle haine chez des Thaïlandais anonymes que certains sur les réseaux sociaux offrent même de les tuer gratuitement, juste «pour rendre service à la nation». Pour ces artistes, il y a urgence. La date du couronnement du nouveau souverain thaïlandais a été fixée au 4 mai. «Je pense que si on ne sort pas du pays avant le couronnement, on sera tous morts», estime l’un d’entre eux. A Bangkok, un ancien membre du Commandement des Forces spéciales de Lopburi, une unité de rangers d’élite avec un mandat pour des opérations au Laos, confirme cette inquiétude.

«Peur»

Les élections législatives du 24 mars n’y changeront rien : après la candidature avortée la semaine dernière de la sœur du roi sous l’étiquette d’un parti considéré comme «rouge», l’avantage semble être aux militaires, qui se réservent de facto une partie des sièges. Le 13 décembre, au lendemain de la disparition de Surachai et de ses compagnons, le Premier ministre thaïlandais, Prayuth Chan Ocha, s’est rendu au Laos où il a réitéré sa demande d’extradition pour les fugitifs thaïlandais accusés de lèse-majesté et proposé un plan d’aide à la reconstruction de 3 millions d’euros pour des zones affectées par la rupture d’un barrage. Certains de leurs camarades ont déjà obtenu le statut de réfugiés, en France notamment, qui accueille désormais quelques-uns de ces dissidents thaïlandais, ceux qui possèdent des profils académiques surtout. Ceux qui restent ne sont pas des intellectuels, ils parlent mal anglais et n’ont pour l’instant pas de soutien financier. «Je pense que nous n’avons pas un profil assez prestigieux pour qu’un pays européen nous accepte, sourit tristement Yam, la seule jeune fille du groupe. On est prêts à travailler pourtant. La cuisine, la plonge, qu’importe.» Aum Neko, son ancienne camarade aujourd’hui réfugiée en France, se souvient : «Je suis passée par là. J’avais peur de mourir mais j’avais surtout peur de la torture. C’est un moment de grande anxiété pour eux.»

Du côté des ONG, on n’attend pas grand-chose. Aucune n’est basée au Laos. Le bureau du Commissariat aux réfugiés des Nations unies le plus proche est au Cambodge, et les grandes organisations de défenses des droits humains comme Amnesty International ou Human Rights Watch, ont toutes leur siège à Bangkok, d’où elles rayonnent sur la région. Elles n’ont pas très envie de se fâcher avec leur pays hôte, qui leur offre par ailleurs une grande liberté d’action. Quitte à fermer les yeux sur le dernier tabou thaïlandais, le crime de lèse-majesté.

Par Pierre Touré - Libération - 14 février 2019