Après la tentative avortée du clan de l’ex-Premier ministre Thaksin Shinawatra de revenir, via la sœur du roi, au centre du jeu politique en Thaïlande, le chef la junte semble plus que jamais en position de force pour conserver le pouvoir à l’issue des législatives. Défiant les rumeurs de coup d’État dans un pays qui en a connu douze depuis 1932, le général Prayut Chan-O-Cha, à la tête du pays depuis le putsch de 2014, est apparu tout sourire jeudi aux côtés du commandant en chef de l’armée, Apirat Kongsompong, issu d’une faction rivale.

Hélicoptères vrombissants au-dessus d’une zone sinistrée, lances à incendie robotisées contre les feux, navettes pour évacuer les victimes d’inondation : les deux hommes et les 76 gouverneurs du pays assistaient à des exercices de simulation des secours en cas de catastrophe naturelle. « Je vous demande à tous de garder le sourire », a déclaré Prayut Chan-O-Cha depuis la base militaire de Lopburi, à 150 kilomètres au nord de Bangkok, où avait lieu le rassemblement.

De son côté, Apirat Kongsompong a démenti vendredi à l’AFP les rumeurs de coup d’État, se disant « très proche » du chef de la junte et promettant que les militaires allaient « s’effacer » pour les législatives du 24 mars, les premières depuis 2011.

Prayut Chan-O-Cha, candidat à la tête du prochain gouvernement civil, « semble confiant dans ses chances de gagner et les derniers évènements semblent prouver qu’il a raison », a confié à l’AFP, sous couvert d’anonymat, un officier proche des militaires au pouvoir.

Le 8 février, la princesse Ubolratana, sœur aînée du roi Maha Vajiralongkorn, avait déclenché un séisme politique en se présentant au poste de Premier ministre sous l’étiquette d’un parti du clan de Thaksin Shinawatra, bête noire du dirigeant de la junte.

L’annonce est, dans un premier temps, analysée comme un coup diaboliquement habile de l’ex-Premier ministre pour revenir sur le devant de la scène politique dans un pays où les membres de la famille royale sont protégés par un statut quasi-divin et exempts de toute critique. Mais l’euphorie est de courte durée pour le clan Shinawatra.

Rapidement, le roi, dans une de ses très rares interventions, torpille les ambitions de sa sœur, rappelant que la monarchie demeure « au-dessus de la politique ». Pire, le Thai Raksa Chart, parti sous l’étiquette duquel elle devait concourir, est menacé de dissolution et ses candidats pourraient être empêchés de se présenter aux législatives.

« Sans le Thai Raksa Chart dans la course il sera difficile (…) de remporter la majorité au parlement », a concédé Chayika Wongnapachant, nièce de Thaksin Shinawatra et membre clé du parti. Ce dernier avait été créé en novembre en soutien pour les élections au principal parti d’opposition le Pheu Thai, fondé par Thaksin Shinawatra.

« Gage de stabilité »

Les Thaïlandais « ne veulent plus de l’instabilité » qui secoue le pays depuis des années, estime le gouverneur d’une province du nord du royaume, sous couvert d’anonymat. La tentative avortée de Thaksin « a pu renforcer Prayut, qui apparaît comme un gage de stabilité » encore plus aujourd’hui, ajoute-t-il.

Et l’opposition du monarque à la candidature de sa sœur « renforce mécaniquement le binôme implicite entre le chef de la junte et Maha Vajiralongkorn », note Sophie Boisseau du Rocher de l’Institut français des relations internationales.

Alors que les partis liés à Shinawatra ont remporté toutes les élections depuis 2001, le Pheu Thai, qui reste favori des sondages dans le nord du pays, a réussi à réunir plusieurs milliers de partisans vendredi à Bangkok. Mais les militaires ont balisé le terrain depuis leur prise du pouvoir grâce à un Sénat entièrement nommé par eux.

Vu que le Sénat lui est acquis, « Prayut n’a besoin que de 126 sièges à la Chambre des députés pour remporter la victoire, un seuil beaucoup plus facile à atteindre que celui du Pheu Thai » et de ses alliés qui doivent gagner au moins 376 sièges, analyse Paul Chambers de l’Université de Naresuan.

Selon lui, une éventuelle dissolution du Pheu Thai n’est pas à exclure « pour son association avec le Thai Raksa Chart, si ce dernier était lui-même dissous ». Au final, « Thaksin ne peut que constater qu’il perd progressivement son aura », souligne Sophie Boisseau du Rocher. Renversé en 2006, le milliardaire vit en exil pour échapper à une condamnation pour corruption qu’il dénonce comme politique.

Le Télégramme - 15 février 2019