Les Khmers rouges ont fait le siège de Phnom Penh pendant près d’un an. Chaque jour, des civils fuyant les combats sont venus grossir la population d’une capitale cambodgienne bientôt à l'agonie, et quotidiennement pilonnée de roquettes. Nos reporters Gérard Géry et Georges Ménager étaient aux côtés de ses habitants, au coeur des affrontements entre les soldats de l’armée régulière et les troupes de l'insurrection communiste, qui finiraient par prendre la ville le 17 avril 1975.

À l’occasion de la sortie du film “Funan” de Denis Do le 6 mars 2019, Paris Match vous propose de découvrir leur reportage sur les derniers jours de Phnom Penh avant sa chute aux mains des Khmers rouges, témoignage glaçant de la violence de cette tragédie.

Par Clément Mathieu - Paris Match - 3 mars 2019


Les derniers jours de Phnom Penh

Nos reporters Gérard Géry et Georges Ménager aux avant-postes de la capitale du Cambodge assiégée par les " Khmers rouges " nous câblent : « Les roquettes tombent au hasard sur un million de réfugiés... »

Le sifflement macabre s'amplifie. Puis, soudain, l'explosion. A quatre-vingts mètres de moi, près du lycée Descartes de Phnom Penh, une roquette de 107 mm vient d'éclater. Sur le chemin mal bitumé qui dessert l'établissement scolaire, six personnes gisent mortellement touchées. Près du corps d'une femme, une fillette de sept ans pousse des cris insoutenables. L'enfant a le flanc droit ensanglanté et le bras arraché.

Vision d'horreur, vision quotidienne à Phnom Penh où chaque semaine 250 roquettes - de fabrication chinoise sont tirées par les Khmers rouges sur la capitale cambodgienne. Un harcèlement meurtrier sans objectif précis.

L'étau des rouges se resserre. Phnom Penh encerclée. Phnom Penh meurtrie. Phnom Penh tenaillée.

Le Mékong est maintenant coupé. Au sud, dans la région du Bassac, le fleuve est barré par des câbles d'acier parsemés de mines flottantes. A 60 kilomètres en amont, la petite ville de Neak Long, dernier verrou gouvernemental, tient encore. A bout de souffle. Entre la capitale et Neak Long, les deux rives du fleuve sont aux mains des rouges. En cette période de sécheresse, les rives ne sont distantes que de 800 mètres. La pression de l'ennemi s'accentue. Et pour cause. Dans huit mois le fleuve gonflera et la largeur de son lit aura quatre kilomètres.

Les trois derniers convois de ravitaillement - soit 17 bateaux (cargos de 3500 tonnes, caboteurs, remorqueurs avec barges ont été coulés. Sans le contrôle du Mékong, Phnom Penh est condamnée.

A l'ouest, l'armée du maréchal Lon Nol s'arc-boute pour conserver le seul poumon qui reste à la ville : l'aéroport de Pochentong. Les rouges ont enlevé une position, à 10 kilomètres des pistes d'atterrissage. L'armée gouvernementale tente, au prix de gros sacrifices, de briser l’élan des assaillants.

Par le Mékong transitaient 120 000 tonnes de vivres et de munitions par semaine. Un pont aérien américain avec la Thaïlande a ensuite déversé à raison de quarante vols par jour plus de 1 000 tonnes de munitions et de vivres sur Phnom Penh. Pour survivre, la capitale a besoin de 3500 tonnes par jour. Alors ce sont les stocks entreposés dans la ville qui compensent la différence. Jusqu'à présent.

La seule et unique piste de l'aéroport de Pochentong qui n'est pas équipé pour les vols de nuit supportant l'atterrissage des gros D.C.8 et C.130 ne va pas tarder à atteindre son point de saturation. Sans couper leurs réacteurs pour décoller rapidement en cas d'attaque à la roquette, les jets déchargeaient leur cargaison de vivres et leurs engins de mort. Mais les roquettes s'abattent maintenant sur la piste...

Depuis quatre ans, à cause de la guerre, le Cambodge se réduit donc comme une peau de chagrin. Phnom Penh, Battamhang, seconde ville du pays, et quelques villes moyennes et gros villages au total 20 % du territoire — se défendent encore. Mais ces enclaves dans un Cambodge aux trois quarts occupé ne tiennent plus qu'à un fil.

Face aux 50000 gouvernementaux qui défendent la capitale : 30000 communistes ravitaillés par Hanoi et Pékin. Empruntant la vieille piste Ho Chi Minh, les camions communistes roulent exclusivement la nuit. La chasse khmère n'étant équipée que de vieux chasseurs à hélices 30 T 8, armés de roquettes et de petits bombes, n'est opérationnelle que le jour.

Les femmes vont préparer le repas de leur mari au front.

Les pertes des gouvernementaux sont lourdes. Bilan provisoire : dix mille morts et blessés. Le réservoir d'hommes s'amenuise. A Phnom Penh, la mobilisation générale a été proclamée. Sans résultat. Les « mobilisables » s'esquivent. Seuls quelques malchanceux sont enrôlés au cours de rafles — peu fréquentes — dans les quartiers populaires. Le maréchal Lon Nol réclame à cor et à cri, de nouveaux crédits aux Américains : 222 millions de dollars. Le prix de la survie de son régime.

Gerald Ford l'appuie : « Si l'aide n'est pas votée dans un délai de quelques semaines, les forces gouvernementales seront obligées de se rendre aux insurgés. »

Le Congrès américain se fait tirer l'oreille. Une délégation de six parlementaires en tournée dans la péninsule indochinoise vient de passer huit heures à Phnom Penh. Ils doivent communiquer leur rapport au Congrès.

Le chef de la délégation, le démocrate Mac Closkey, m'a confié avant son départ : « Je ne sais pas ce qu'ils feront avec les 222 millions de dollars, mais je sais ce que ce pays deviendra sans cela. »

Cet ultime ballon d'oxygène permettrait aux gouvernementaux d'atteindre leur objectif : tenir Phnom Penh jusqu'au mois de mai. Le début de la saison des pluies alors commencerait à remplir les lagunes qui entourent la ville. Ce serait, dans un premier temps, un nouveau répit.

Mais de l'autre côté, les rouges croient la victoire à leur portée, et chez eux les recrues abondent. Kieu Sanpan, docteur en économie politique - il a fait ses études à Paris - l'homme fort des rebelles qui a pris le maquis dès 1967, avant le départ de Sihanouk, se garde bien pour l'instant d'offrir la moindre ouverture politique. De son exil chinois, le prince Norodom Sihanouk est plus nuancé. Il exige comme préalable la fin du régime Lon Nol, avant d'entamer une quelconque discussion. Le prince, au mieux, en cas d'hypothétiques négociations, pourrait espérer dans son ancien royaume un rôle décoratif. Il sait qu'en cas de victoire, par les armes son avenir ici serait presque nul. Sihanouk, après avoir passé les fêtes du Têt à Hanoi est de nouveau à Pékin où il a été reçu par Chou En-laï qui s'attend à une victoire des Khmers rouges « dans très peu de temps ».

Paradoxalement, les habitants de Phnom Penh accueillent les événements avec sérénité, une sérénité qui est une manière de vivre. La place du marché grouille. Poissons séchés, viande, légumes sont là, étalés sous la chaleur et les mouches. Curieusement, on trouve parmi les fruits locaux des poires Tien Sin, ces grosses poires de Chine populaire, achetées à Hong Kong et qui arrivent ici on ne sait trop comment. Les boutiques sont bien fournies.

Les magasins de transistors, de vélomoteurs, les pharmacies font affaire. Mais l'inflation galope. Les 200 000 Chinois de Phnom Penh, qui détiennent 80 % des boutiques, en endossent la responsabilité.

Les réfugiés affluent. Ils sont parqués dans des camps de fortune. On évalue leur nombre à plus de 800 000, mais la misère, elle, est au-dessus de toute évaluation. C'est le règne de la corruption et du marché noir. Tout s'achète et tout se vend. Les visas de sortie du Cambodge se paient entre 500 000 et 1 million de riels. Les certificats de scolarité pour les « lycéens » se négocient, comme n'importe quelle denrée. Cette année, dans les facultés, rien qu'en première année de droit, l'effectif des étudiants est passé subitement de 300 à 2 000. Il est vrai que les certificats de scolarité permettent d'être exemptés du service militaire. Tous les hommes, ou presque, de dix-huit à trente-cinq ans, qui circulent hors couvre-feu en ville, justifient d'une exemption du service militaire. Les certificats de technicité ou de santé qui dispensent du service se vendent au noir.

L'aide américaine actuelle sert à alimenter la guerre aussi bien du côté gouvernemental que du côté des révolutionnaires. On évalue à près de 50 % la proportion du matériel qui « s'égare » entre la Thaïlande et le champ de bataille cambodgien : armes, munitions, riz, médicaments et carburant ne sont pas perdus pour tout le monde puisqu'on les retrouve généralement aux mains des Khmers rouges auxquels ils sont parvenus par quelques secrètes filières, dont le point de départ se situe parfois au sein même des ministères de Phnom Penh.

A l'ouest et au nord-ouest de la capitale, les communistes sont à peine à quinze kilomètres. Ils se sont dangereusement rapprochés du secteur très boisé de Somali. Ils pourraient y installer quelques canons de 105 et tirer sur l'aéroport de Pochentong, situé à neuf kilomètres, avec beaucoup plus de précision qu'avec des roquettes. Au nord, on ne peut exclure une rupture du front, les Khmers rouges étant supérieurs en effectifs.

En effet, les jeunes de Phnom Penh ont trouvé un moyen d'échapper à la conscription : les bonzes étant exemptés de service, la foi bouddhique est en pleine expansion !

Voilà pourquoi les unités de l'armée gouvernementale sont toujours à court d'effectifs. Elles se battent pourtant avec vaillance et ne cèdent le terrain que pied à pied, au prix de leur sang. « La plupart, explique un officier, sont de jeunes paysans arrachés à-la terre. On leur a dit de se battre. Mais, quand on leur demande pourquoi ils se battent, ils sourient. » Des armements lourds ont été observés sur les voies d'accès toutes proches de Phnom Penh et on s'attend dans la capitale khmère à l'entrée en lice de dix-huit canons de 105 enterrés. Ils pourraient porter le coup de grâce à la ville.

Par Georges Ménager - Paris Match - 15 mars 1975