Aun et Mem sont deux jeunes institutrices des quartiers Nord de Bangkok. Dimanche dernier, elles sont arrivées, dès l’aube, impeccablement coiffées, devant leur bureau de vote dans la banlieue de Bangkapi, pour participer à un scrutin anticipé. Malgré l’heure matinale, la très longue attente dans la chaleur de la saison sèche, elles ne cachent pas leur joie d’être là. «Des années que j’attends ça», jubile Aun, 25 ans. C’est la première fois qu’elle vote. Lors des dernières élections dans son pays, il y a huit ans, elle avait 17 ans. Comme Aun, 7 millions de jeunes Thaïlandais vont voter pour la première fois lors du scrutin ce dimanche. La veille au soir, à la consternation de la fameuse industrie de la nuit de la capitale, toutes les ventes et distribution d’alcool ont été suspendues. «On a constaté dans le passé que certains membres influents des communautés, notamment dans les zones rurales, organisaient de grandes fêtes, avec pour but d’attirer des votes de dernière minute, ou de décourager les électeurs à aller voter», explique la porte-parole de la police, Kritsana Patanacharoen. C’est dire combien ici, en période électorale, tous les coups sont permis...

«Promenade de santé»

Ces «élections de la décennie» sont largement présentées comme un affrontement entre les camps prodémocratie et proarmée. Depuis cinq ans et leur prise de pouvoir via un coup d’Etat, les militaires et leur Premier ministre, le général Prayuth Chan-ocha, n’ont eu de cesse de repousser ces élections sous divers prétextes, histoire de donner les meilleures chances à un parti nouvellement créé, le Palang Pracharat. Fondé par la junte, il est composé, pour beaucoup, d’anciens militaires qui n’ont pas envie de passer la main, mais rêvent désormais d’asseoir leur légitimité, notamment auprès de la communauté internationale. Ils ont donc d’abord procédé à un «réaménagement» drastique de la carte électorale pour favoriser les partis de taille moyenne au détriment des grands partis. Ils ont surtout procédé à une révision de la Constitution, au terme de laquelle les 250 membres du Sénat ne sont désormais plus élus mais tout simplement nommés par la junte. De quoi s’assurer, comme en Birmanie voisine, que quoiqu’il arrive, l’armée puisse continuer à jouer un rôle majeur dans la vie du pays. «Il est évident que ces élections ne marquent pas un retour à un véritable système démocratique», résume Titipol Pakdeewanich, doyen de la faculté de sciences politiques d’Ubon Ratchathani.

Avec ces nouvelles règles sur mesure, il suffit au parti des anciens militaires d’obtenir 126 sièges de députés sur les 500 en compétition pour garder le contrôle du pays. Les partis «civils», eux, doivent donc gagner au total 376 sièges pour espérer avoir la majorité au Parlement et former un gouvernement. Beaucoup plus compliqué évidemment, mais pas impossible. «On pensait qu’au bout de cinq ans de mise au pas des partis, ce scrutin serait une promenade de santé pour les militaires. Mais ça ne l’est pas, et ils commencent à paniquer», analyse l’historien de la Thaïlande moderne Chris Baker.

Avantages en nature

Le remarquable taux de participation annoncé, plus de 90 %, permet en effet aux partis traditionnels d’espérer un sursaut démocratique. En tête des intentions de vote, le Pheu Thai, le parti des anciennes «Chemises rouges», un mouvement dont la base de soutien se trouve essentiellement dans les campagnes rizicoles du Nord-Est. Ce sont leurs leaders, taxés de «populistes», qui gagnent inlassablement chaque élection nationale depuis 2001. Un coup d’Etat en 2006 a chassé du pouvoir leur chef de file, le très populaire Premier ministre Thaksin Shinawatra. Depuis, les gouvernements rouges durent en moyenne un ou deux ans, jusqu’à ce que les élites traditionnelles, par un nouveau coup d’Etat ou une décision de justice, ne les éloignent du pouvoir. Parce qu’ils ont un avantage démographique, les rouges devraient obtenir une fois de plus une majorité de sièges, mais pas forcément assez pour gouverner seuls. Difficile d’avoir des estimations fiables : les derniers sondages nationaux, à deux semaines du scrutin indiquent que 66% de votants ne sont «pas encore décidés». «Comprendre “je n’ai pas envie de vous répondre”, explique Chris Baker. Pour des raisons culturelles, l’exercice du sondage d’opinion est vain en Asie du Sud- Est.»

Quel que soit le scénario final, avec une majorité rouge, jaune (conservatrice) ou projunte, ces élections vont donc se jouer sur les alliances politiques. Certains petits partis font déjà monter les enchères, se déclarant prêts à participer à une coalition d’un bord comme de l’autre. C’est le cas par exemple du prometteur Bhumjai Thai, un parti d’hommes d’affaires de l’Est, qui fait largement campagne sur la libéralisation du cannabis comme complément de revenus pour les paysans et la légalisation des applications telles que Grab – l’équivalent local d’Uber –, ou Airbnb, largement utilisées mais toujours illégales.

Selon l’issue du scrutin, et la couleur de la coalition qui en sortira, ce sont des projets de société très différents sur lesquels les Thaïlandais doivent se prononcer. Une étude du Crédit suisse montre que le pays se classe désormais au premier rang mondial des inégalités sociales, devant l’Inde et la Russie : les 1 % de Thaïlandais les plus riches possèdent 67% de la richesse du pays, les 70% les plus modestes en détiennet 5 %. La plupart des partis en lice proposent une augmentation du salaire minium, aujourd’hui à 8,5 euros la journée, et des réductions d’impôts pour les petites entreprises. Alors qu’ils étaient restés silencieux sur la question, préférant mettre en avant la «carte des pauvres» mise en place par le gouvernement, qui offre des avantages en nature aux plus bas revenus, le parti des militaires, à neuf jours du scrutin, a aussi promis une augmentation du revenu minimum, supérieure même à celle proposée par les partis dits «populistes». Mais leurs propositions sont accueillies avec un certain scepticisme : «Ils n’ont rien fait pendant cinq ans et maintenant ils promettent la lune», résume Nut Thong- chakul, chauffeur de moto-taxi dans la capitale.

Surtout, le Palang Pracharat reste flou sur les sources de financement de son généreux programme social, à l’inverse de ses adversaires politiques qui ont été clairs : les aides seront financées par une réduction du budget de l’armée. C’est l’autre grand problème du pays: l’ingérence permanente de l’armée dans la vie politique. Depuis l’abolition de la monarchie absolue en 1932, la Thaïlande a connu 19 coups d’Etat, un record du monde. Le dernier en date, du 22 mai 2014, était supposé être «le coup des coups», celui qui mettrait sur la touche des politiciens «corrompus» et permettrait d’asseoir définitivement le pouvoir des élites traditionnelles, armée et aristocrates. C’est la mission essentielle que les militaires se sont donnée pendant cinq ans. Outre la réécriture de la Constitution, ils ont mis en place un réseau de comités militaires à tous les niveaux de l’administration, «un Etat parallèle, qui contrôle toutes les actions du gouvernement civil», explique l’enseignant Paul Chambers, de l’université Naresuan et spécialiste des questions militaires. Sur cette problématique – c’est bien la seule – il semble qu’il y ait une union sacrée des partis politiques : tous veulent remettre en question les pouvoirs accordés à l’armée. «Loyal à sa majesté»

L’austère commandant en chef des armées, le général Apirat Kongsompong, l’a déjà fait savoir : il n’acceptera pas qu’on touche à son budget, et ne soutiendra «qu’un gouvernement loyal à Sa Majesté le roi». Des menaces à peine voilées de la part de ce fils de soldat dont le père a lui-même mené un coup d’Etat il y a une trentaine d’années. Sa déclaration a eu au moins le mérite de mettre sur la table un autre enjeu majeur de cette élection: l’inéluctable modernisation de l’institution monarchique. Le nouveau souverain, le roi Vajiralongkorn, qui vit la moitié de l’année en Allemagne, a pris plusieurs mesures en ce début de règne pour accroître le pouvoir royal. Une initiative interprétée par de nombreux observateurs comme une tentative de retour à un système proche de la monarchie absolue ou à «une dictature militaire sous commandement royal», selon la chercheuse Eugénie Mérieau.

L’article 112 du code pénal prévoit quinze ans de prison pour quiconque critique le roi, la reine ou l’héritier de la couronne. Le crime de lèse-majesté a souvent servi d’instrument pour réduire au silence les opposants politiques. Sur ce dernier point ultrasensible, les partis n’ont pas dit un mot durant la campagne. Mais un compte dans ses rangs de fervents avocats de la modification de la loi de lèse-majesté : le Future Forward, récemment fondé par un jeune milliardaire éloquent, Thanathorn Juangroongruangkit. Chouchou des médias, il aime à répéter qu’il «vient des 1 % mais représente les 99 %», ce qui lui a valu le surnom de «Serf Milliardaire». Numéro 2 du parti, le professeur Piyabutr Saengkanokkul a démarré sa carrière en militant dans le groupe Nittirat, en faveur de la révision de la loi de lèse-majesté. Si le programme social du Future Forward n’est pas particulièrement ambitieux, il propose les réformes les plus radicales en termes d’éducation et de changement des mentalités. Traitée au début comme une nouveauté exotique dans le paysage politique thaïlandais, cette organisation bénéficie d’une extrême popularité auprès des jeunes urbains. Elle peut en faire des adversaires redoutables de la junte.

Par Carol Isoux - Libération - 23 mars 2019