Gueule de bois électorale, en Thaïlande, au lendemain du premier scrutin depuis huit ans. L'élection a ravivé les divisions politiques entre militaires et l'opposition démocratique, sur fond d'accusations d'irrégularités. Cinq jours après le vote du 24 mars, la confusion règne toujours à Bangkok, faute de résultats officiels, alors que la commission électorale (CE) a multiplié les annonces contradictoires, nourrissant les soupçons de fraudes orchestrés par la junte au pouvoir.

«Je n'ai pas ma calculette sur moi», s'est défaussé le président Ittiporn Boonprakong, dimanche soir, déclenchant les sarcasmes de l'opposition, alors que 95% des urnes du pays avaient été dépouillées et que les résultats officiels ne seront dévoilés qu'en mai, ouvrant un période d'incertitude politique. Le dépouillement et le comptage des voix sont «profondément biaisés», accuse l'organisation Asian Network for Free Elections (ANFREL). Amère déception

Cette première élection depuis le coup d'État militaire de 2014 devait marquer un retour timide à la démocratie du royaume peuplé de 69 millions d'habitants, sous forme de test pour le général Prayut Chan Ocha, premier ministre sortant. Elle débouche sur un verdict incertaine et entaché de soupçon alors qu'aucun parti n'a décroché la majorité, lançant de complexes négociations en vue de former un gouvernement de coalition. «On est passé d'une opposition «jaunes» monarchistes contre «Rouges» du clan Thaksin à une division entre pro et anti militaires» analyse un diplomate à Bangkok.

Depuis Hongkong, l'ancien premier ministre en exil Thaksin Shinawatra, leader de la principale formation d'opposition le Pheu Thai (PT), a immédiatement accusé la junte d'avoir «manipulé» le scrutin à grande échelle pour rester au pouvoir, dans un texte au vitriol publié par le New York Times. Le milliardaire, figure de proue des «rouges», cache mal son amère déception alors que le Palang Pacharat (PP), la formation soutenant Prayut, déboule en tête avec plus de 7,5 millions de votes, selon les estimations, défiant les sondages qui l'annonçaient au troisième rang.

Il s'agit d'un coup de maître pour le «prétorien» dont la popularité semblait déclinante, mais dont le message en faveur de la stabilité semble avoir porté, même dans les provinces rurales du Nord acquises traditionnellement au clan Thaksin. Le général a également pu compter sur un coup de pouce du nouveau roi Rama X, qui a appelé les Thaïs à voter pour les «bonnes personnes», quelques heures avant l'ouverture du scrutin, reprenant les argumentaires de la junte.

Cette rare intervention politique du palais, dans une monarchie constitutionnelle, a déclenché en ligne des répliques sarcastique sur les réseaux sociaux, sous le hashtag «je suis assez grand pour décider tout seul». Mais elle a pu avoir un effet lourd sur une population encore largement rurale, et vieillissante, qui révère la monarchie religieusement. Après cinq années de contrôle politique dictatorial, limitant la liberté d'expression, «tout l'environnement a visé à favoriser la junte» a jugé Amaël Vier, observateur de l'élection pour l'organisation ANFREL.

Ce résultat place les militaires en position de force pour bâtir une coalition conservatrice capable d'assurer la reconduction de Prayuth au pouvoir pour quatre années supplémentaires, sous des oripeaux démocratiques. Un scénario d'autant plus favorable que la nouvelle constitution de 2017, bâtie à leur main, assure aux militaires le contrôle du Sénat, indispensable à la nomination du premier ministre.

Mais le clan Thaksin ne s'avoue pas vaincu. Son parti Pheu Thai ayant raflé le plus grand nombre de sièges (137 au minimum), il a également lancé des négociations en vue de former une coalition anti-junte pour écarter Prayuth du pouvoir. Ce bras de fer place deux nouveaux partis en position de «faiseur de roi».

Fondés chacun par des hommes d'affaires avec un programme progressiste, le partis Future Forward et Bhumjaithai, ont effectué une percée spectaculaire dans les urnes auprès de l'électorat bourgeois de la capitale, éclipsant le vieux Parti Démocrate, grâce à une communication enlevée. Le milliardaire Anutin Charnverakul chef de file du Bhumjaithai, issu des milieux d'affaires et partisan de la légalisation du cannabis, est courtisé par les deux camps, en vue de bâtir une fragile coalition. Les négociations, complexes, pourraient durer jusqu'au couronnement du roi Rama X, le 4 mai, ouvrant un nouveau chapitre incertain pour le royaume.

Par Sébastien Falletti - Le Figaro - 29 mars 2019


Thaïlande : la tension continue de monter après des législatives controversées

En Thaïlande, la situation s’envenime autour des élections législatives du dimanche 24 mars, dont on n’a toujours pas les résultats. Militaires au pouvoir et opposition revendiquent chacun la victoire. La tension monte au point que neuf personnes ont été arrêtées pour avoir répandu des « fake news » sur les réseaux sociaux. Leur crime: avoir partagé un article fictif qui faisait état de 600 000 bulletins nuls comptabilisés au profit de la junte et du limogeage de deux membres de la Commission électorale.

Ces personnes arrêtées disent avoir juste partagé le contenu et ne pas avoir eu conscience de la fausseté des informations. Ils risquent aujourd’hui cinq ans de prison en vertu de la très controversée Loi sur le Crime Informatique, largement utilisée dans le passé pour réduire au silence les opposants politiques.

Résultats et chiffres incohérents

Ces informations sont fausses et révélatrices d’une inquiétude montante de la population sur la validité des élections, mais finalement pas si loin de la réalité, puisque ce sont près de deux millions de bulletins de vote qui ont été invalidés au moment du décompte. Quant aux membres de la Commission électorale, ils sont sous le feu des critiques pour avoir géré ces élections avec une «rare incompétence» selon plusieurs observateurs. Un réseau d’inspecteurs internationaux a parlé d’un procédé de vote « extrêmement problématique » et de résultats « follement inexacts ». Près de 200 plaintes ont été déposées...

Visiblement paniqués le soir du vote, les membres de la Commission électorale ont refusé de donner les résultats du décompte final, pendant quatre jours. Finalement jeudi, des résultats ont été publiés, mais ils ont vite été montrés du doigt comme complètement incohérents: le nombre de votants ne correspondait pas dans plusieurs circonscriptions, le taux de participation, annoncé à 66% le soir du vote est passé à 74% sans explication. Sous la pression, la Commission électorale a retiré ces chiffres de son site internet et a déclaré que plusieurs incohérences devraient être tirées au clair. Les résultats définitifs ne seront annoncés finalement que le 9 mai, après un événement majeur pour le pays: le couronnement du nouveau Roi de Thaïlande.

Les sénateurs, atouts des militaires

Pour l’instant, en l’absence de résultats officiels, c’est donc le bras de fer entre les anciens militaires au pouvoir et l’opposition. Cette dernière semble avoir remporté le plus de sièges, alors que les militaires affirment avoir gagné le vote populaire, à 500 000 voix près. Mercredi, le principal parti d’opposition s’est présenté devant les médias avec une coalition de partis qui s’annoncent pro-démocratique. Avec 256 sièges, ils représentent la majorité au Parlement. Mais cela ne suffira peut-être pas, puisque pendant leurs 5 ans passés au pouvoir, les militaires ont modifié la Constitution, pour s’attribuer le droit de nommer les 250 sénateurs.

Ces derniers participent aussi au vote de validation du Premier ministre. La Thaïlande semble donc engluée une fois de plus dans une crise politique dont elle ne parvient pas à sortir depuis plusieurs décennies. Pour l’instant, tous les partis appellent leurs partisans au calme mais certains observateurs craignent une montée de violence si un consensus n’est pas rapidement atteint.

Par Carol Isoux - Radio France Internationale - 29 mars 2019