Ce sont des milliers de nos compatriotes que la Kempeitaï, la «Gestapo japonaise», a torturés et massacrés. Un évènement historique inconnu du grand public.

FIGAROVOX; Pourquoi avoir choisi d’écrire sur les cages de la Kempeitaï. Quel fut ce drame?

Guillaume ZELLER.- Le 9 mars 1945, alors que la défaite des nazis est quasiment acquise en Europe, les Japonais attaquent l’Indochine où vivent environ 40 000 Français, isolés de tout depuis Pearl Harbor. En moins de six mois, l’armée de l’empereur en massacre environ 3 000, civils et militaires. Comme si sur le sol métropolitain, qui comptait alors 40 millions d’habitants, les Allemands avaient tué 3 millions de personnes en prenant le contrôle du pays. La comparaison s’arrête là, mais elle témoigne de la violence inouïe de cette agression. Or personne ou presque n’a jamais entendu parler de ce drame. J’ai donc voulu en faire le récit, d’autant plus que mes propres grands-parents, pris au piège à Phnom Penh, au Cambodge, avaient échappé au pire de justesse. Dans la famille, nous connaissions leur histoire à grands traits, mais ils n’abordaient le détail de ce qu’ils avaient enduré que de manière allusive.

Pouvez-vous rappeler le contexte historique de cette terreur japonaise?

Le général de Gaulle avait comparé l’Indochine à un «grand navire désemparé» qu’il voyait alors «s’éloigner dans la brume». L’image est assez exacte. Celle qui avait été autrefois «la Perle de l’Empire» s’enfonce dans une autarcie complète, coupée de la métropole, alors que la guerre du Pacifique fait rage. L’adjectif «désemparé» est en revanche inapproprié: l’Indochine est alors dirigée par l’amiral Decoux, nommé par Vichy, qui s’efforce d’y maintenir la souveraineté française malgré la menace nippone permanente. Il y parvient en partie, au prix d’une série de concessions stratégiques qui lui seront reprochées. Mais en mars 1945, alors que Manille vient de tomber, ce statu quo est trop dangereux pour Tokyo. L’armée de l’empereur prend le contrôle de ce territoire de 750.000 kilomètres carrés et y impose un ordre implacable et criminel.

Quelles furent les principales exactions infligées par les Japonais aux Français d’Indochine?

Au cours du coup de force du 9 mars et dans les jours qui ont suivi, les Japonais commettent une série de crimes de guerre contre les soldats français qui ont résisté avec héroïsme malgré un armement obsolète et des effectifs réduits et affaiblis. C’est en particulier le cas au Tonkin. À Langson, des centaines de prisonniers sont massacrées à la mitrailleuse, au sabre ou à coups de pioches. Le général Lemonnier y est décapité au sabre. Des massacres comparables se déroulent aussi à Dong Dang, Ha Giang, Ha Coï et ailleurs encore. Au Laos, on peut mentionner celui de Thakhek. Ceux des prisonniers qui ne sont pas assassinés sont entassés dans des casernes dans les pires conditions, et des centaines d’entre eux seront envoyées dans des camps, à Paksong, au Laos, ainsi qu’à Hoa Binh, à l’ouest d’Hanoï, en pleine jungle, où la mortalité est effroyable.

Vous décrivez les cages à tigres dans lesquelles les Français étaient détenus…

Ces fameuses cages à tigre symbolisent l’horreur de la férule japonaise. Dans plusieurs grandes villes d’Indochine, en particulier à Hanoï, Haïphong, Nam Dinh, Saïgon, Vinh et Phnom Penh, la Kempeitaï - la gendarmerie militaire nippone, surnommée «Gestapo japonaise» - met en place des centres d’interrogatoires pour éradiquer toute résistance. On y parque des hommes et des femmes, civils et militaires, qui y suffoquent dans des cages en bambous infectes et exiguës d’où ils ne sont extraits que pour être torturés par leurs geôliers. Toutes les méthodes sont utilisées: les coups, l’eau, l’électricité, les brûlures… Ces cages nourrissent une véritable psychose chez les civils, regroupés dans des quartiers sous surveillance transformés en ghettos, hantés par la peur d’être arrêtés à leur tour. Près de soixante-quinze ans après, au cours de mon enquête, j’ai pu le mesurer de manière bouleversante auprès de témoins, alors enfants ou adolescents.

Des Français ont-ils réussi à échapper au coup de filet japonais?

Au soir du 9 mars 1945, certains parviennent en effet à échapper aux Japonais. Essentiellement des militaires mais aussi des civils qui «prennent la brousse» - c’est l’expression consacrée - parfois vêtus en civils, chaussures civiles ou sandales aux pieds, parfois sans armes et sans munition, sans ravitaillement et sans médicaments ou presque.

Dans la jungle, les mangroves, les hauts plateaux, les rizières, ils tentent de gagner des zones refuges ou la Chine dans des conditions dignes de La 317e section de Schoendoerffer ou d’Apocalypse Now de Coppola. Rongés par la dysenterie, harcelés par les sangsues et les moustiques, affamés, ces groupes furent presque tous détruits à l’exception de quelques-uns, dont le plus connu fut la colonne Alessandri qui parvint à gagner la Chine depuis le Tonkin à l’issue d’une marche hallucinante et au prix de nombreux morts.

N’est-ce pas, au fond, les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki qui ont libéré les Français d’Indochine du joug japonais?

Pour les survivants, cela ne fait aucun doute. À l’époque, comme chez les derniers témoins aujourd’hui, une phrase revient comme un leitmotiv: «Sans la bombe atomique, nous serions tous morts». Je l’ai moi-même entendue dès mon enfance dans la bouche de mes grands-parents, aujourd’hui décédés. De fait, les deux explosions nucléaires (et leurs 150.000 à 250.000 morts…) ont accéléré l’inévitable défaite du Japon et incontestablement sauvé des vies françaises.

Affirmer en revanche qu’elles ont permis la «libération» des Français est en revanche inexact, et c’est un des aspects les plus sombres de cet épisode: durant des jours et des semaines après la capitulation, des Français sont restés prisonniers et surveillés par des Japonais non désarmés, tandis que les Chinois et les Britanniques reprenaient le contrôle de l’Indochine, sous le regard de représentants gaullistes impuissants ou presque. En attendant l’entrée en action du général Leclerc.

Comment se fait-il que la souffrance des Français d’Indochine sous la terreur japonaise soit si peu connue? Est-ce parce qu’on a fait d’eux des «collabos»?

Comme ils avaient vécu sous un régime fidèle à Vichy, les Français d’Indochine eurent en effet à souffrir d’une étiquette dépréciative malgré leur épreuve effrayante. L’épuration n’eut pas la même envergure en Indochine qu’en France métropolitaine, mais de nombreux cadres furent invités à regagner la métropole, «placardisés» ou mis à la retraite d’office. Quant à l’amiral Decoux, il bénéficia d’un non-lieu en 1949. On a aussi pu reprocher à ces Français d’Indochine d’avoir traversé la guerre dans une certaine quiétude. Certes, la situation n’était pas celle de la France occupée, mais ils connurent aussi le rationnement et les bombardements. Et l’on ne saurait passer sous silence l’action significative de réseaux de renseignements clandestins, dont plusieurs furent démantelés par les Japonais. Il ne faut pas oublier, enfin, que cet épisode, écrasé entre la Seconde guerre mondiale et la guerre d’Indochine, s’est déroulé à 15.000 kilomètres d’une France qui connaissait alors l’effervescence de la libération. Difficile de ne pas être un objet de préoccupation mineur dans ces circonstances…

Quel fut le sort réservé aux criminels japonais par la suite?

Les crimes commis par les Japonais en Indochine n’ont pas été retenus par la Commission des crimes de guerre des Nations unies pour faire l’objet d’un procès au tribunal de Tokyo, le pendant asiatique du tribunal de Nüremberg.

C’est donc devant le Tribunal militaire permanent de Saïgon que les responsables capturés sont jugés. Mais les autorités ne montrent que peu d’empressement, ce qui s’explique peut-être par la faible estime qu’elles accordent aux victimes. Et surtout, la guerre d’Indochine qui commence, suscite de nouvelles priorités. Sur 229 inculpés, 63 seront condamnés à mort dont 37 par contumace. In fine, 26 Japonais seront ainsi fusillés, dont les derniers en mai 1951.

Ces évènements ont-ils ouvert la voie à la décolonisation?

C’est tout le paradoxe lié à cet épisode méconnu du public: son impact fut en effet considérable. L’historien Franck Michelin, dans un ouvrage récent, l’a qualifié de «clé oubliée des indépendances indochinoises». Je rejoins sans réserve cette interprétation. Par ce coup de force, les Japonais ont porté un coup de force décisif au prestige français qu’Hô Chi Minh a su exploiter avec un sens politique remarquable. Les erreurs stratégiques qui ont pu être commises par la suite ne sont pas négligeables, mais l’agression japonaise a infligé un coup fatal aux Français. Ce coup de force est-il aussi la clé du mouvement de décolonisation au sens large? Il n’est pas interdit de le penser au regard du rôle précurseur qui fut le sien.

Guillaume Zeller est journaliste. Il a été directeur de la rédaction d’i-Télé et de Direct 8. Il a publié Oran, 5 juillet 1962. Un massacre oublié (Tallandier, 2012) et La Baraque des prêtres. Dachau, 1938-1945 (Tallandier, 2015), et il y a peu, Les cages de la Kempeitaï (Tallandier, 2019).

Par Etienne Campion - Le Figaro - 12 avril 2019