Ces Cambodgiens d’origine n’ont parfois même pas connu leur pays natal. Ils doivent aujourd’hui apprendre à y vivre, marqués par le manque de leur vie d’avant et un sentiment de rejet, au Cambodge.

Casquettes sur la tête, t-shirts à manches courtes et chaussures à la mode, Vutha* et Piseth* pourraient se fondre dans la masse des touristes qui arpentent les rues de Phnom Penh. Tous les deux ont été renvoyés récemment au Cambodge, leur pays natal, après avoir passé la plus grande partie de leur vie aux États-Unis. Ils ont été expulsés pour y avoir commis ce que le pays définit comme des « crimes graves ».

709 expulsés

Durant le régime khmer rouge (1975-79), le Cambodge a connu une importante vague d’émigration. De nombreuses familles ont fui les horreurs de la guerre civile. Parmi elles, 145.000 personnes ont trouvé refuge aux États-Unis. Ainsi, le pays est devenu une terre d’accueil offrant une seconde chance à des milliers de Cambodgiens. Ces réfugiés ont alors obtenu un permis de résidence. Ils n’étaient donc pas citoyens américains mais bien Cambodgiens.Ces Khméricains auraient d’ailleurs pu demander la citoyenneté américaine, après cinq ans de résidence sur le sol américain. « Mais personne ne nous l’a dit ! Nous pensions que nos cartes de résidents étaient permanentes, nous ne nous serions jamais doutés que nous allions être renvoyés », soupire Piseth, l’un de ces Khméricains arrivé à Phnom Penh en avril 2018.

En 1996, la loi sur la réforme de l’immigration clandestine et la responsabilité des immigrants (IIRIRA) a permis aux États-Unis d’élargir la définition des types de « crimes aggravés » pouvant entraîner l’expulsion des résidents étrangers aux États-Unis. Cette loi est par ailleurs rétroactive. Ces expulsions peuvent alors se fonder sur de vieux casiers judiciaires.

Les Cambodgiens n’étaient pas concernés par cette loi. Mais en 2002, les États-Unis et le Cambodge ont signé un accord de rapatriement. Cet accord a alors ouvert la voie aux États-Unis pour renvoyer des réfugiés cambodgiens ayant commis un délit ou un crime, sur la base de la loi de 1996. À cette date, 2000 Khméricains sont devenus expulsables. Et, depuis, 709 d’entre eux ont déjà été renvoyés au Cambodge. Beaucoup avaient fait partie de gangs, aux États-Unis. Leurs conditions de vie et la volonté de se protéger face aux autres gangs ethniques les avaient conduit dans cette forme de criminalité.

Le sentiment de vivre une double punition

L’ONG KVAO (Khmer Vulnerability Aid Organisation) accueille ces expulsés à leur arrivée au Cambodge. Elle a été créée en 2002 par Bill Herod sous le nom de RISC (Returnee Integration Support Center) pour pallier l’inaction du gouvernement cambodgien. « Leurs délits datent d’il y a plusieurs années, pour la plupart. Ils ont purgé leur peine en prison et ont reconstruit leur vie après. S’ils étaient aux États-Unis, ils seraient en train de vivre en liberté », raconte Bill Herod.

Beaucoup de ces Khméricains renvoyés au Cambodge ont ainsi l’impression d’avoir été victimes d’une double punition. « Un citoyen peut avoir été emprisonné dix fois et être aujourd’hui en liberté, raconte Piseth. Nous, nous paierons toute notre vie pour cela. Les États-Unis ont décidé de nous accueillir et nous offrir une nouvelle vie. Puis nous faisons une erreur, et ils nous renvoient là où nous sommes nés. Nous sommes peut-être nés ici, mais nous ne connaissons pas ce pays », s’énerve-t-il, désemparé. Tous ces Khméricains partagent ainsi le sentiment d’avoir été rejetés de ce qu’ils considéraient comme leur pays.

Un phénomène en augmentation

Récemment, de plus en plus de Khméricains se retrouvent dans le même cas. « En 2018, nous avons fait face à beaucoup plus d’arrivées que toutes les autres années », souligne Bill Herod, inquiet. « Jusque là, le plus grand nombre avait été de 88 en un an. Entre janvier et décembre, nous avons accueilli plus de 200 returnees ». Le 19 décembre 2018, le plus gros convoi d’expulsés depuis 2002 est arrivé à Phnom Penh. Ils étaient alors 40 à être renvoyés au Cambodge.

La politique migratoire de l’actuel gouvernement états-unien vise à réduire le nombre de non-citoyens sur le sol national. « Il aurait souhaité pouvoir en renvoyer encore plus. Cependant, le gouvernement cambodgien et KVAO ont insisté sur le fait qu’ils n’avaient pas les moyens d’en accueillir autant », rapporte Bill Herod. Les États-Unis ont en effet déjà dû augmenter l’aide financière qu’ils apportent à l’ONG de Bill Herod pour l’aider à absorber ce nombre d’arrivées.

Pas de traitement au cas par cas

Le gouvernement Cambodgien tente ainsi de limiter le nombre de returnees. Il souhaite d’ailleurs renégocier l’accord, et demande un traitement au cas par cas des expulsions en invoquant le droit à l’unité familiale. Cette demande est refusée par l’Ambassade, au motif que les Khméricains sont des citoyens cambodgiens.

Dans un rapport datant de 2007, Human Rights Watch dénonce la loi sur l’expulsion de 1996, qui enfreint les normes internationales des droits de l’homme. Selon ce rapport, la loi ne respecte notamment pas le droit de se défendre contre l’expulsion, le droit à l’unité de la famille et le principe de proportionnalité.

En effet, lors des expulsions, les services de l’immigration ne prennent pas en compte la réinsertion dans la société ou l’existence d’une famille aux États-Unis. De plus, le panel des délits et crimes commis va du plus grave au moins grave. Alors que certains d’entre eux ont été condamnés pour des violences voire des homicides, d’autres, comme Piseth, ont été renvoyés pour avoir possédé plus de marijuana que la limite autorisée dans leurs États.

L’accord conclu prévoyait que les résidents expulsables se présentent au département de l’immigration de manière régulière pour s’enregistrer. « Pendant des années, je m’enregistrais puis repartais », raconte Vutha. « Puis, une fois, alors que je n’avais rien fait de plus, l’agent a décidé de me retenir. Même ceux qui travaillaient dans les services d’immigration pensaient que je méritais une deuxième chance. Je suis resté à l’écart des problèmes pendant 16 ans après ma condamnation, j’ai contribué à la société et refait ma vie. Mais cela n’a fait aucune différence… ».

Choc culturel et identitaire

Parmi ces Khméricains renvoyés dans leur pays d’origine, certains sont nés au Cambodge, d’autres dans des camps de réfugiés en Thaïlande. Ils sont arrivés aux États-Unis enfants et y ont grandi. La plupart sont allés à l’école là-bas. Ils ont l’habitude de consommer de la nourriture américaine, parlent Anglais couramment, écoutent de la musique américaine… « En vivant aux États-Unis depuis l’âge d’un an, j’y ai tout appris à la manière américaine », raconte Vutha. En arrivant, ils doivent abandonner les habitudes et passions qu’ils avaient jusqu’alors.

La plupart d’entre eux parlent le Khmer, qu’ils ont appris grâce à leurs parents, mais avec un accent prononcé et un vocabulaire restreint. « Quand les gens les entendent parler, ils savent qu’ils ne sont pas du Cambodge. Souvent, ils ne savent d’ailleurs pas écrire ni lire le Khmer. Les plus jeunes n’ont pas d’intérêt pour la culture khmère. C’est un choc culturel, pour eux », détaille Bill Herod. « Rien ne me plait, dans ce pays », continue en effet Vutha. De tous les Khméricains rencontrés, la difficulté qui revient le plus souvent est l’absence de règles. « Même si la loi existe, aucune norme n’est respectée, au Cambodge. Après avoir vécu aux États-Unis, c’est très difficile de ne pas se sentir protégé ».

Après seize années passées à accueillir les déportés, Bill Herod connait bien la phase difficile par laquelle les returnees passent. « Nous avons fait face à des suicides, même s’il n’y en a pas eu autant que ce que je craignais. Nous sommes sûrs de deux, mais j’en suspecte six. Certains sont morts de manière douteuse, comme par exemple d’overdose », raconte-t-il l’air soucieux.

L’enjeu de l’insertion professionnelle

L’ONG KVAO leur donne un toit pour les débuts. Elle les aide aussi à trouver du travail. Une centaine d’entre eux donnent des cours d’Anglais, pour lesquels KVAO les aide à passer la certification requise. Cependant, à leur arrivée, la plupart des returnees ont du mal à se faire à l’idée qu’il leur faudra reconstruire leur vie ici. Chercher du travail leur parait alors être une épreuve insurmontable.

« La seule raison pour laquelle je survis est ma famille. C’est très dur de trouver un travail, ne parlant pas bien Cambodgien. Les recruteurs doivent penser que je ne suis pas d’ici », raconte Vutha. « J‘essaye quand même de chercher, mais ça ne paie jamais assez. Les salaires ne couvrent même pas mon loyer. J’ai grandi aux États-Unis, donc avec un petit boulot au Cambodge, jamais je ne pourrai avoir le même niveau de vie que celui que j’avais avant ! Je ne veux pas de ça ». Comme beaucoup d’autres returnees à leur arrivée, Vutha dépend pour l’instant de l’argent que lui envoie sa famille restée aux États-Unis. « Mais ils ne sont pas riches… Je ne peux pas compter sur eux indéfiniment ».

Quasiment tous les nouveaux arrivés se sentent étrangers au Cambodge et semblent ne pas pouvoir ni ne vouloir s’intégrer. « Les Cambodgiens ne nous aiment pas. Ils nous dévisagent », pensent-ils tous les deux. Ils se sentent jugés par les Cambodgiens au vu de leur passé. « Ils pensent que nous avons eu une chance de saisir des opportunités là-bas, mais que nous avons fait quelque chose de mal et que nous avons été renvoyés parce qu’ils ne voulaient pas de nous », raconte Vutha.

Cependant, les membres de l’ONG KVAO paraissent, eux, beaucoup moins alarmistes. « Cette impression d’être jugés vient de la manière dont ils s’habillent et se comportent. Certains pensent être victimes de discrimination car ils ont été expulsés des États-Unis. Mais c’est surtout parce qu’ils ne sont pas « pareils ». Ils ont des tatouages de gangs, etc. Ceux qui sont là depuis longtemps et se sont intégrés portent des t-shirts à manches longues, comme les autres Cambodgiens ! », raconte Bill Herod. « Nous les encourageons à acheter leurs vêtements au marché et de s’habiller comme ici. Sinon, les gens les prennent pour des touristes et les traitent comme tels… ».

Séparés de leurs proches

Les returnees qui ont de la famille au Cambodge ne la connaissent pas. Leur famille proche estь la plupart du tempsь restée aux États-Unis. Parents, époux, enfants leur manquent et ils espèrent les revoir un jour. Piseth, qui a une femme et deux enfants, raconte : « Les seuls bons moments que je vis depuis mon arrivée au Cambodge sont ceux que je passe au téléphone avec ma famille. Puis, quand je raccroche, je suis ramené à la réalité : je vis seul, je n’ai rien. Je vois encore les visages de ma famille quand je ferme les yeux », confie-t-il, la gorge nouée.

Cependant, après quelques temps d’éloignement, plusieurs des épouses aux États-Unis rejoignent leurs maris ici. « Mais ce n’est pas ce que nous voulons pour nos enfants, continue Piseth. Ma femme et ma fille sont venues me voir en vacances… En voyant la saleté dans les rues, la dangerosité du trafic et le niveau de l’éducation, nous nous sommes dit que jamais nous ne laisserions notre fille grandir ici ».

Vutha aussi vit cette même impression de solitude, loin des siens, depuis qu’il est arrivé au Cambodge. « Ce que je fais de mes journées ? Je les passe enfermé chez moi, sur les réseaux sociaux à parler avec ma famille. J’ai l’impression de vivre, mais de ne pas être « vivant ». Je lis l’actualité et je cherche des moyens de survivre ici ou de rentrer à la maison », soupire-t-il.

Retour possible ?

En effet, beaucoup d’entre-eux, dans les premiers mois après leur arrivée, n’ont pas envie de construire leur vie ici. Certains espèrent retourner un jour aux États-Unis. « Il y a deux manières de rentrer, une manière légale et une illégale, confie ainsi Vutha. La manière légale est pour l’instant impossible, sous la présidence de Trump. Peut être que lorsqu’il y aura un nouveau président, les lois changeront et nous aurons une possibilité de rentrer… Nous ne pouvons qu’attendre. L’autre moyen est de rentrer illégalement… ».

Une solution risquée, voire impossible selon Bill Herod, qui espère que le temps fera les choses pour que les returnees se rendent à l’évidence. « La plupart d’entre eux le souhaitent au début, mais se rendent finalement compte des difficultés financières et du risque que cela représente. Souvent, ils réalisent au bout de quelques temps qu’ils peuvent être heureux ici aussi, et y mener une nouvelle vie ».

La dernière solution semble encore de chercher un troisième pays où s’installer. En effet, leurs papiers cambodgiens ne mentionnent pas leur passé. Cela leur permettrait de faire une demande de visa sans avoir à mentionner leur casier judiciaire aux États-Unis. Piseth aimerait ainsi retrouver sa famille à l’étranger. « Nous cherchons un pays plus développé que le Cambodge, avec ma femme. Cependant, même si cela ne se voit pas sur les papiers, si les services d’immigration cherchent à connaître mon passé, ils peuvent facilement le trouver. La manière dont je parle Anglais peut me trahir… », soupire-t-il.

Cependant, face aux inquiétudes des returnees, Bill tient un discours rassurant, et pense que le temps leur fera prendre conscience de la nécessité de s’adapter à la manière de vivre cambodgienne. Avec l’aide de KVAO, la plupart des returnees, au Cambodge, depuis quelques années, ont finalement réussi à redémarrer leur vie là-bas, en tirant un trait sur leur passé aux États-Unis. C’est notamment le cas de Samoeun, qui travaille aujourd’hui pour KVAO : « J’ai appris à vivre avec. Au bout d’un moment, tu réalises que c’est toujours mieux que d’être en prison ! ».

Apprendre à s’adapter

Cet homme de 44 ans porte aujourd’hui un t-shirt à manches longues, comme la plupart des Cambodgiens, duquel dépassent des tatouages, seul signe apparent de son passé américain. « Des personnes m’ont dit qu’il fallait que je m’adapte à la culture, je l’ai fait. Quand je suis arrivé, je ne parlais pas Khmer, ou très peu. Je me suis éloigné des autres Khméricains pour m’insérer dans la société cambodgienne et aller de l’avant. Cette prise de conscience s’est faite au moment où j’ai compris que je ne rentrerai jamais aux États-Unis », explique-t-il sans une once de regret. « Aujourd’hui, où que j’aille, je suis considéré comme un Cambodgien », continue-t-il.

Samoeun semble avoir totalement accepté cette condition et avoir appris à considérer le Cambodge comme son pays. « J’ai réalisé que c’était un pays agréable pour vivre, en plus d’être mon pays natal. J’ai encore une part d’Amérique en moi, mais je ne le montre pas ».

Arrivé en 2002 avec le deuxième convoi de returnees, Samoeun a depuis parcouru le Cambodge et a eu de nombreux emplois. « Les returnees disent qu’ils ne trouvent pas de travail car les employeurs savent qu’ils ne viennent pas d’ici. Mais c’est parce qu’ils n’agissent pas comme s’ils venaient d’ici ! ».

Fort de cette mentalité, Samoeun a décidé d’aider lui aussi les returnees à passer ce cap et à s’insérer dans la vie cambodgienne. Et tout naturellement, il s’est tourné vers KVAO, où il travaille aujourd’hui. « À l’époque, personne ne m’avait aidé, donc j’ai eu envie d’aider les returnees à chercher du travail. S’ils veulent s’en sortir, je suis prêt à les aider… Ça dépend d’eux. Si l’on peut apprendre à s’adapter aux États-Unis, on peut apprendre à s’adapter au Cambodge. Il faut juste réaliser que c’est la vie… La vie après les États-Unis », sourit-il.

Par Adèle Tanguy - Le journal international - 15 avril 2019