Les visiteurs étrangers sont rares dans cette région de la taille de la Belgique, dont l'accès est presque entièrement verrouillé.

Depuis 30 ans, la plus puissante faction rebelle de Birmanie, l'Armée unie de l'Etat Wa (UWSA), forte d'au moins 25.000 hommes, règne en maître sur cette zone qui bénéficie d'un statut semi-autonome.

Pour fêter les 30 ans de sa "prise de pouvoir", cette guérilla communiste a fait défiler ses troupes cette semaine dans les rues de la capitale régionale, Panghsang, une démonstration de force à l'égard du pouvoir central.

Alors que la nuit est tombée sur la ville, de jeunes soldats, peu habitués à quitter les forêts montagneuses et à descendre en ville, font la fête après le défilé.

"Il m'arrive d'être déprimé, mais aujourd'hui toutes mes tensions ont disparu", sourit Aung Aung après avoir dansé en tenue militaire.

"Si vous vous dites que (la vie dans les rangs de l'UWSA, ndlr) n'est pas difficile, alors ce n'est pas difficile", philosophe le jeune homme de 20 ans, enrôlé il y a deux ans.

Peu de recrues acceptent de se confier à l'AFP alors que les responsables de l'Armée unie de l'Etat Wa ne sont jamais très loin.

"Je veux être médecin", raconte San Sai Aung, 17 ans, qui a intégré comme son père la faction armée. "J'essaie d'apprendre en allant à l'hôpital chaque fois que j'ai du temps libre".

- Adolescents-soldats -

Dans chaque famille, un garçon ou une fille, parfois à peine entré dans l'adolescence, se doit d'être enrôlé dans cette guérilla. En retour, il perçoit quelque 200 yuans par mois, moins de 30 euros, est nourri et logé.

L'UWSA est en grande partie armée et financée par Pékin qui considère, à des fins stratégiques, la région comme son arrière-cour et la protège du gouvernement central birman.

La monnaie chinoise, le yuan, y est la devise officielle et le mandarin la langue des affaires.

La plupart des jeunes résidant à Panghsang le parlent.

"Je viens de terminer mon école de Chinois. J'ai grandi ici. J'aime cette ville. Souvent, avec mes amis, nous partons dans les montagnes voisines cuisiner et danser", raconte Nan Sai Lao, 19 ans, membre d'une ethnie différente des Wa, les Shan, et employé dans le petit restaurant familial.

Nilar Oo étudie aussi le mandarin dans une région voisine et espère venir travailler à Panghsang quand son niveau de langue sera suffisamment bon.

"Je veux faire des affaires ici. Les gens sont disciplinés (et) il y a beaucoup d'endroits pour faire la fête", relève-t-elle.

Karaokés, casinos ... bordels: en quelques années des hommes d'affaires chinois ont fortement marqué la ville de leur empreinte.

Et un nouvel établissement de jeux de 20 étages sort de terre.

"Beaucoup de choses ont changé. Les routes se sont améliorées. Il n'y avait pas autant de maisons quand je suis arrivé" en 2012 pour travailler ici comme cuisinier, relève Kyar Khor She, 24 ans.

Depuis qu'il a obtenu une semi-autonomie, l'ensemble du territoire contrôlé par l'UWSA connaît un boom économique.

Il recèle l'une des plus grandes mines d'étain au monde et d'énormes plantations de caoutchouc.

Il est aussi considéré comme un narco-Etat par les observateurs: connu pendant des années comme une plaque-tournante pour le commerce de l'opium, il abriterait aussi de nombreux laboratoires de production de méthamphétamines, des allégations que les responsables de l'UWSA démentent avec véhémence.

La jeunesse de la région, composée d'une multitude d'ethnies, ne profite guère de ces retombées économiques, légales ou illicites.

Beaucoup de jeunes femmes travaillent dans les bordels de Panghsang ou d'autres villes interlopes le long de la frontière chinoise, tandis que les jeunes hommes sont employés dans des restaurants, des casinos ou des chantiers de construction contre un maigre salaire.

Agence France Presse - 20 avril 2019


__ Birmanie : 30 ans après sa création, l’armée rebelle des Wa au faîte de sa puissance__

Quelque 25.000 hommes, d’obédience communiste, soupçonnés de se financer grâce au trafic de drogue: les rebelles Wa, plus puissante guérilla de Birmanie, sont déterminés à rester maîtres du territoire sur lequel ils règnent depuis 30 ans grâce à l’appui de Pékin.

17 avril 1989, des membres de l’ethnie Wa, expulsés du Parti communiste birman, négocient un cessez-le-feu avec le gouvernement et fondent l’Armée unie de l’Etat Wa (UWSA). Une région spéciale semi-autonome, de la taille de la Belgique, leur est octroyée près de la frontière chinoise.

30 ans plus tard, ils ont convié les médias internationaux dans cette zone isolée et montagneuse pour une démonstration de force.

Plusieurs milliers de soldats de l’UWSA, dont un peloton de femmes et une unité de tireurs d’élite en tenue de combat, ont défilé mercredi aux côtés de véhicules blindés à Pangshang, capitale de l’ethnie Wa.

«J’ai été enrôlé à l’âge de 13 ans environ. Mon plus jeune frère est également soldat», a déclaré à l’AFP une recrue de l’UWSA, aujourd’hui âgée de 32 ans, sous couvert d’anonymat.

Objectif de la démonstration: montrer à l’armée birmane et à la myriade d’autres ethnies qui peuplent le pays que le mouvement est toujours aussi puissant.

Aujourd’hui les 600.000 personnes qui habitent dans la région «sont les maîtres de leur propre destin», a lancé Bao Youxiang, le chef de l’UWSA, dans un discours en présence de hauts dignitaires chinois.

Alimentée par une pléthore de recrues - certaines à peine entrées dans l’adolescence, l’UWSA est parfois comparée au Hezbollah d’une taille similaire: tandis que l’Iran tire les ficelles derrière le parti chiite libanais, la Chine appuie les rebelles Wa, qu’elle arme et qu’elle entraîne.

Pékin considère cette partie du territoire birman, où sa monnaie -le Yuan- est la devise officielle, comme son arrière-cour.

Grâce à ce puissant allié, leur mouvement est particulièrement redouté: l’armée birmane n’intervient pas dans la zone, contrairement à d’autres régions du pays où elle est aux prises à de multiples factions rebelles.

«Nous n’avons pas connu de combats depuis des décennies et nous nous sommes développés au cours de ces trente dernières années», relève à l’AFP un officier de l’UWSA, sous couvert d’anonymat. «Mais nous devons être prêts», ajoute-t-il.

- étain et drogues -

Depuis qu’elle a obtenu une semi-autonomie, la région a connu un boom économique.

Elle recèle l’une des plus grandes mines d’étain au monde et d’énormes plantations de caoutchouc.

L’Armée unie de l’Etat Wa joue aussi un rôle central dans le commerce de la drogue, d’après les observateurs. Impliquée dans la fabrication d’héroïne, elle aurait transformé une partie de ses activités pour se concentrer sur la production de méthamphétamines dans les nombreux laboratoires qu’abrite la région.

Depuis des années, les responsables de l’UWSA ont promis d’éradiquer l’opium. Ils affirment que c’est chose faite aujourd’hui.

«La culture du pavot n’apparaîtra plus jamais», a déclaré Bao Youxiang, affirmant lutter contre toute production de drogue dans son Etat.

Des propos impossibles à vérifier dans une région entièrement verrouillée et où les visiteurs étrangers sont rares.

L’Etat autoproclamé est tenue d’une main de fer depuis des années par l’autoritaire Bao Youxiang, né en 1949.

«Dans le moule (du président chinois) Xi Jinping, Bao est le chef de l’armée, du parti et du gouvernement. Il a été confirmé à vie dans ces postes», relève Anthony Davis, spécialiste des questions de sécurité régionale et basé à Bangkok.

Les Wa ont participé à des pourparlers de paix entre les autorités birmanes et des factions rebelles dans ce pays déchiré par les conflits éthniques, mais le processus stagne et un accord de cessez-le-feu à l’échelle nationale n’a toujours pas été conclu.

Agence France presse - 17 avril 2019