Alors qu’une cinquantaine d’autres sont toujours portés disparus, cette catastrophe braque une nouvelle fois les projecteurs sur les conditions de travail, précaires et dangereuses, d’ouvriers souvent surexploités.

L’écho du ballet de pelleteuses aura ponctuellement cessé d’y résonner, au moins le temps du drame. Dans la soirée du lundi 22 avril, un important glissement de terrain a provoqué la mort de plusieurs mineurs employés dans une carrière kachin à ciel ouvert d’Hpakant, au nord de la Birmanie. À ce stade, quatre corps ont été extraits des décombres miniers.

Près de 72 heures plus tard, alors que les secours intensifiaient leurs efforts de recherches dans l’infime espoir de retrouver certains survivants parmi la cinquantaine de disparus piégés sous les coulées de boue, cette catastrophe met en lumière les conditions de travail des ouvriers birmans du secteur. Payés une bouchée de pain pour travailler de longues et harassantes journées, ils sont en première ligne des risques d’éboulements ou de glissements de terrain, fréquents à la saison des pluies. En novembre 2015, plus de 100 personnes avaient ainsi déjà péri dans un accident similaire.

Dans le pays, premier producteur mondial de jade, prisé notamment par la Chine voisine, les conditions d’extraction sont en effet particulièrement rudes. Alors que la dernière mine sinistrée était exploitée par deux compagnies – Myanmar Thura Germs et Shwe Nagar Koe Kaung –, certaines entreprises n’hésitent pas à faire appel à une main-d’œuvre illégale. « Ils travaillent dans des conditions épouvantables, sans aucun statut, et vivent à même le site dans des abris de fortune, déplore Sophie Brondel, coordinatrice d’Info Birmanie. Le secteur est si opaque que nous ne pouvons avoir de données précises sur leur salaire journalier, ou sur l’étendue de leurs horaires de travail. »

Arrestations

« En mars 2019, un rapport de la Rapporteuse spéciale de l’ONU sur la situation des droits de l’homme au Myanmar, Yanghee Lee, estimait à 400 000 le nombre de travailleurs illégaux officiant dans les mines de jade », poursuit-elle. À la tombée de la nuit, les cratères sont régulièrement pris d’assaut par des mineurs de « subsistance », des Birmans pauvres, souvent drogués, qui rêvent au péril de leur vie de faire fortune en mettant la main sur des morceaux de jade « oubliés » dans les tas de remblais.

Mais gare à celui qui serait pris la main dans le sac. « Si jamais nous avons la chance de trouver une pierre par terre dans la zone et que nous la prenons, nous pouvons être arrêtés, c’est la loi », témoignait une Birmane téméraire dans une courte vidéo diffusée en mai 2017 par l’ONG Global Witness.

La séquence pointait les liens étroits du trafic avec la recrudescence, depuis 2011, du conflit armé larvé dans la région entre les soldats birmans et l’Armée pour l’indépendance kachin (KIA), qui tire une large part de ses revenus du jade.

Spécialisée dans la lutte contre le pillage des ressources naturelles des pays en développement, cette même association estimait, dans un rapport publié en octobre 2015, que la Birmanie avait vendu durant l’année précédente l’équivalent de 27,5 milliards d’euros de jade. Ce chiffre, dix fois supérieur à celui mis en avant à l’époque par les autorités, représente à lui seul près de la moitié du PIB d’un pays qui compte parmi les plus pauvres d’Asie du Sud-Est.

Manque à gagner

Corruption, séries d’assassinats pour régler de vieux comptes, exportations clandestines… Dans les ténèbres de cette industrie hautement non-réglementée, impossible de trouver des données vraiment fiables sur les recettes des toutes dernières années. « Le commerce est contrôlé par les élites militaires, les barons locaux de la drogue et les sociétés de copinage du gouvernement », déplore l’association, « ces réseaux génèrent d’énormes profits tandis que les populations locales subissent de terribles abus ».

Malgré des réformes, l’opacité du secteur voile un manque à gagner colossal pour l’État. « À son arrivée au pouvoir en 2016, la dirigeante Aung San Suu Kyi a décidé de lancer un moratoire sur les permis d’exploitation », pointe encore Sophie Brondel. En décembre 2018, une nouvelle loi sur la transparence a ainsi été adoptée, mais elle passe sous silence les enjeux liés aux conflits d’intérêts du secteur.

Piégée dans les mines de jade en Birmanie

« Et elle ne prévoit pas non plus de prendre en compte les passifs des compagnies minières en matière de respect de l’environnement ou de sécurité avant de leur délivrer une licence, déplore encore Sophie Brondel. Très active, la société civile demande aujourd’hui à ce que cette question de la gestion des ressources naturelles soit intégrée dans les discussions de paix : elle est le nerf de la guerre. »

Par Malo Tresca - La Croix - 26 avril 2019