« Emplois décents et lien social ». Tout touriste ayant visité les temples d’Angkor connaît le personnage : le chauffeur de tuk-tuk, triporteur motorisé faisant fonction de taxi, est partie intégrante de la carte postale cambodgienne. Ce que les visiteurs étrangers savent moins, c’est à quel point ce métier peut être éloigné des normes internationales du « travail décent ». Les conducteurs ne sont en effet, pour la plupart, couverts par aucune protection sociale, et doivent régler leurs soins de leur poche s’ils sont conduits à l’hôpital, notamment en cas d’accident de la route.

Comme eux, environ 60 % de la population travaille pour le secteur informel dans le petit royaume asiatique. C’est en partie pour satisfaire cette clientèle électorale que le premier ministre a promis une couverture maladie, peu avant les élections législatives de juillet 2018. Hun Sen, au pouvoir depuis 1985, ne risquait pas grand-chose : il avait pris soin d’interdire le principal parti d’opposition, donné favori, et de jeter son chef de file en prison. Mais l’homme fort du Cambodge, passé maître dans l’art de manier le bâton et la carotte, tenait à éviter toute mauvaise surprise, comme un boycottage du scrutin ou une explosion sociale pendant la campagne.

Ainsi, après avoir mis en place un système de protection sociale destiné aux ouvrières de l’industrie textile, le gouvernement s’est engagé, en pleine campagne électorale, à fournir une couverture maladie aux travailleurs de l’économie informelle. Une initiative bienvenue : dans un pays où plus de 20 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, recevoir des soins médicaux, même basiques, est parfois un luxe inaccessible.

Des projets pilotes

La « sécu » à la cambodgienne ne part pas de zéro. Depuis la fin des années 1990, l’ONG internationale de droit français GRET mène au Cambodge des projets pilotes de micro-assurance santé, avec le soutien de l’Agence française de développement (AFD), contribuant à la mise en place du système national, géré par le gouvernement. Deux grands régimes coexistent aujourd’hui : celui des salariés de l’économie formelle et des fonctionnaires, alimenté par des cotisations ; celui du fonds d’équité santé, ouvert aux plus pauvres et à certains travailleurs de l’économie informelle, fonctionnant sur une base gratuite mais offrant une couverture plus restreinte.

L’AFD et le GRET appuient désormais la sécurité sociale cambodgienne (NSSF) pour permettre aux chauffeurs de tuk-tuk et aux employés domestiques de Phnom Penh d’intégrer le premier régime. Cela revient-il, dans les faits, à « formaliser » le travail informel ? « C’est une première étape, mais cela dépend plutôt du droit du travail, indique Camille Vautier, du GRET. Notre volonté est surtout de leur offrir une meilleure couverture sociale. »

Quitte à affronter une série de défis techniques : comment s’assurer que les hôpitaux et les dispensaires seront réellement remboursés lorsqu’ils soigneront gratuitement un assuré ? Comment diffuser l’information auprès des personnes concernées ? Comment collecter les cotisations ? L’affiliation devra-t-elle être systématisée ? « Pour l’instant, cela se fait sur des bases volontaires, mais, à terme, pour assurer la pérennité du système, elle devrait devenir obligatoire », indique Thibault Van Langenhove, de l’AFD, qui intervient à hauteur d’environ 690 000 euros. Cette enveloppe permettra notamment de financer une plate-forme téléphonique destinée aux chauffeurs de tuk-tuk et aux employés de maison.

Reste à gagner la bataille de la confiance. Comment convaincre, en effet, un chauffeur de tuk-tuk de cotiser s’il n’est pas certain d’obtenir des soins convenables en cas d’accident ? « Aujourd’hui, on constate qu’il existe trois standards de qualité, selon que l’on paie directement à l’hôpital, que l’on travaille pour le secteur formel et, enfin, que l’on travaille pour le secteur informel ou que l’on soit répertorié comme très pauvre », relève Poeun Kao, de l’Association indépendante et démocratique de l’économie informelle (IDEA). Selon leur situation, les assurés reçoivent en effet des cartes de couleur différente. Même pour les ouvrières du textile, l’accueil à l’hôpital n’est pas toujours à la hauteur : certaines se sont plaintes d’avoir été renvoyées chez elles, ou abandonnées dans la salle d’attente.

Si la sécurité sociale n’en est qu’à ses débuts, elle suscite d’ores et déjà la fierté des autorités du pays. Hun Sen, réélu en juillet 2018 en l’absence de réel opposant, ne manque d’ailleurs pas une occasion de s’afficher avec des ouvrières du textile enceintes, désormais couvertes par l’assurance-maladie.

Par Adrien Le Gal - Le Monde - 23 mai 2019