Cette manne provoque toutefois de profonds bouleversements. Sihanoukville est un cas d'espèce, une ville balnéaire qui se transforme à la vitesse grand V. Pour le bonheur des uns et le malheur des autres.

Theap Sreypheap a déjà le regard las avant même de commencer sa journée de travail. Un long trajet l’attend jusqu’au centre de Sihanoukville (sud du Cambodge), au volant de sa moto rattachée à un resto mobile.

Sa vie était différente avant, elle habitait au centre de Sihanoukville. Elle vit maintenant dans un logement en périphérie, en fait une grande pièce et un coin toilette. « Nous dormons les pieds des uns dans les visages des autres », lance-t-elle. Theap Sreypheap explique qu’elle a dû, avec sa famille, quitter son logement parce que le propriétaire n’arrêtait pas d’en augmenter le loyer, tous les deux mois.

Ce scénario se décline à l’infini à Sihanoukville. De nombreux Cambodgiens chassent ainsi leurs locataires pour se tourner vers les riches investisseurs chinois. Des investisseurs prêts à payer le prix fort pour acquérir des terrains, afin d’y construire des casinos par exemple. Ils poussent comme des champignons depuis deux ans; la ville devrait en compter une centaine d’ici la fin de l’année. Les autorités y voient une belle occasion pour le tourisme, un secteur-clé au pays.

Investissements massifs

« C’est un peu le Far West », commente Dominick Stenson. Il est le directeur du casino Queenco qui a ouvert ses portes en 2013 avec pignon sur l’une des belles plages de Sihanoukville. Il déplore l’absence, pour l’instant, de réglementation stricte sur l’établissement des nouvelles maisons de jeu. Sans compter que le Cambodge est reconnu pour son laxisme en matière de blanchiment d’argent.

Autour des tables et des machines du Queenco, il y a surtout des Chinois. Dominick Stenson confirme : « Ils comptent pour 90 % de notre clientèle ». Il est toujours illégal pour les Cambodgiens de participer à des jeux d’argent.

Si les promoteurs immobiliers se précipitent à Sihanoukville, c’est parce que le Cambodge a donné le signal qu’il ouvrait grand la porte à l’argent de l’empire du Milieu quand il a commencé à participer au vaste programme d’infrastructures des nouvelles routes de la soie, chères au président chinois, Xi Jinping.

Pékin investit par exemple dans l’autoroute qui reliera la cité balnéaire à la capitale, Phnom Penh. Des ponts, des centrales électriques, une zone économique spéciale abritant plus d’une centaine d’usines, surtout chinoises : autant de projets auxquels participent des compagnies d’État ou semi-privées. Ce qui représenterait, jusqu’ici, presque 5 milliards de dollars dans la région de Sihanoukville.

Le gouvernement cambodgien ne semble pas partager les craintes d’autres pays de l’Asie du Sud-Est sur les risques d’un surendettement qui pourrait les forcer à céder des infrastructures stratégiques à Pékin pour effacer leur ardoise. Pour les observateurs, le premier ministre, Hun Sen, est trop heureux de pouvoir obtenir de l’argent de la Chine sans se faire demander, en contrepartie, de rendre des comptes sur les droits de la personne, comme le font les Occidentaux.

La Chine y gagne en retour un allié indéfectible dans cette région du monde, sans oublier que le port de Sihanoukville est stratégiquement bien placé, sur le tracé maritime de ces nouvelles routes de la soie.

Forte présence chinoise

La présence chinoise au Cambodge, ce n’est pas nouveau en soi. Mais cette communauté a considérablement augmenté depuis deux ans à Sihanoukville, avec l’arrivée massive de travailleurs notamment.

Le mandarin est omniprésent. Il est souvent écrit en plus gros caractères que le khmer sur les façades et sur les affiches. Près des chantiers, la langue locale est parfois même absente. Et bien souvent, l’équipement, les conteneurs transformés en locaux temporaires et les matières premières pour la construction arrivent directement de Chine.

À la Chambre de commerce de Sihanoukville, le président Okhna Van Sok Heng se veut pragmatique. « On ne peut pas interdire aux Chinois d’apporter tout ceci si on est incapables de le leur fournir sur place », dit-il. Ce qui est le cas dans ce Cambodge assez pauvre.

Impact environnemental

Les infrastructures de Sihanoukville, déjà fragiles, ne tiennent pas le coup avec ce surplus d’activité. Les routes sont défoncées par le va-et-vient des camions et de la machinerie lourde. Il y a des déchets qui traînent partout, des égouts qui déversent leur trop-plein directement dans la mer.

Tout cela est dénoncé par Thun Ratha, militant au sein de l’ONG environnementaliste cambodgienne Mother Nature. Il énumère d’autres raisons qui rendent aussi, selon lui, la ville infernale. Il évoque l'augmentation du nombre de casinos, jusqu'à deux fois plus qu'à Macao, et l'insécurité en raison du nombre grandissant de gangs. Les prix des maisons d'hôtes et des hôtels sont en hausse, ajoute Thun Ratha.« Sihanoukville est une ville défigurée », dit-il.

Le militant reproche aux autorités leur incompétence pour avoir accepté tous ces investissements sans planification, sans avoir pensé aux conséquences.

Plus loin, sur une portion de plage qui a gardé un cachet sauvage, son fils Kilian, qui est Franco-Cambodgien, montre les petits bars et les paillotes qui ont fait de Sihanoukville une destination prisée des routards. Tout cela est voué à disparaître.

Christian Strohl tentera de survivre. Assis à la terrasse de sa maison d’hôtes, face à la mer, l’entrepreneur explique qu’il cherche à s’associer à des partenaires... chinois. Ne serait-ce, à son avis, que pour adapter l’offre au goût de tous ces touristes qui arrivent de l’empire du Milieu. Et question de suivre la vague, son projet comporte aussi des casinos.

« Il y a deux solutions : soit on s’adapte, soit on ferme la porte, et les Chinois seront contents de récupérer cet établissement. Et je n’ai pas envie de le leur donner, pas du tout », lance-t-il.

De nombreux Occidentaux ont rendu les armes et plié bagage pour aller s’installer ailleurs au Cambodge ou pour quitter le pays.

Jessica Ross, Française et Canadienne, constate avec regret le départ de connaissances et d’amis. Avec son mari, elle tient le coup dans l’hôtel-restaurant qu’ils ont ouvert, il y a 18 mois, comme projet de retraite dans un quartier résidentiel de Sihanoukville. Son époux, Alain Nadeau, un Québécois, s’active au barbecue pour des clients chinois.

« Je crois que l’on est chanceux, nous, ils viennent nous voir », dit-il . Car il souligne, comme d'autres, que les Chinois préfèrent aller dans leurs propres restaurants, il y en a d’ailleurs partout.

Pour les attirer, le couple a modifié le menu pour y ajouter de la soupe, certains légumes. Touche québécoise, il y a aussi de la poutine. Alain Nadeau assure que tard en soirée, ça ne désemplit pas. « Pour nous, la venue des Chinois, c’est juste positif. Parce que les Chinois arrivent ici avec de l’argent, ils s’installent et ils dépensent sans compter », dit-il.

Le militant reproche aux autorités leur incompétence pour avoir accepté tous ces investissements sans planification, sans avoir pensé aux conséquences. S’adapter ou disparaître

« C’est vrai qu’aujourd’hui on souffre parce que c’est une ville en construction », reconnaît l'entrepreneur Christian Strohl, un Français qui est arrivé à Sihanoukville il y a 12 ans.

Mais il assure que ça en vaudra la peine. « Je vous promets. Moi, j’ai vu les plans, on connaît beaucoup de monde, on entend des choses, ça va être grandiose Sihanoukville. Ce sera Macao puissance deux! Ce sera de belles routes, de beaux bâtiments, des stations d’épuration, pas comme maintenant! Il y aura tout ».

Plus loin, sur une portion de plage qui a gardé un cachet sauvage, son fils Kilian, qui est Franco-Cambodgien, montre les petits bars et les paillotes qui ont fait de Sihanoukville une destination prisée des routards. Tout cela est voué à disparaître.

Christian Strohl tentera de survivre. Assis à la terrasse de sa maison d’hôtes, face à la mer, l’entrepreneur explique qu’il cherche à s’associer à des partenaires... chinois. Ne serait-ce, à son avis, que pour adapter l’offre au goût de tous ces touristes qui arrivent de l’empire du Milieu. Et question de suivre la vague, son projet comporte aussi des casinos.

« Il y a deux solutions : soit on s’adapte, soit on ferme la porte, et les Chinois seront contents de récupérer cet établissement. Et je n’ai pas envie de le leur donner, pas du tout », lance-t-il.

De nombreux Occidentaux ont rendu les armes et plié bagage pour aller s’installer ailleurs au Cambodge ou pour quitter le pays.

Jessica Ross, Française et Canadienne, constate avec regret le départ de connaissances et d’amis. Avec son mari, elle tient le coup dans l’hôtel-restaurant qu’ils ont ouvert, il y a 18 mois, comme projet de retraite dans un quartier résidentiel de Sihanoukville. Son époux, Alain Nadeau, un Québécois, s’active au barbecue pour des clients chinois.

« Je crois que l’on est chanceux, nous, ils viennent nous voir », dit-il . Car il souligne, comme d'autres, que les Chinois préfèrent aller dans leurs propres restaurants, il y en a d’ailleurs partout.

Pour les attirer, le couple a modifié le menu pour y ajouter de la soupe, certains légumes. Touche québécoise, il y a aussi de la poutine. Alain Nadeau assure que tard en soirée, ça ne désemplit pas. « Pour nous, la venue des Chinois, c’est juste positif. Parce que les Chinois arrivent ici avec de l’argent, ils s’installent et ils dépensent sans compter », dit-il.

Son épouse est plus partagée sur la transformation du Cambodge, son pays natal. « C’est triste de voir mes compatriotes, la province, se faire envahir comme ça. On a l’impression que les Khmers ne sont plus chez nous. ... Puis d’un autre côté, c’est comme une colonisation. Il y a aussi de bonnes choses. Et je suis pour ça. C’est oui... et c’est non », conclut Jessica Ross.

Par Anyck Béraud avec Éléonore Sok-Halkovich - Radio Canada - 25 mai 2019