Alors que les kilomètres défilent sous les roues de ma moto, mon smartphone affiche fièrement un petit « 4G » pendant une grande partie de mon trajet de 2000 km entre Ho Chi Minh Ville et Hanoï. C’est peu dire que Viettel, l’opérateur gouvernemental vietnamien fait le « job » ! 57 millions d’utilisateurs actifs des réseaux sociaux (sur 100 millions d’habitants) et la 7ème place au classement des utilisateurs de Facebook en 2017 sont autant de chiffres qui représentent parfaitement la récente accélération des usages digitaux de la société vietnamienne et son appétence pour les technologies digitales. Outre cette couverture Internet représentative d’infrastructures digitales globalement fonctionnelles, la législation en matière d’accompagnement des startups évolue favorablement depuis 2016. Que ce soit au niveau des investissements nationaux et internationaux ou des cadeaux fiscaux offerts par l’état aux startups IT – pas d’impôt pendant les cinq premières années de fonctionnement – tout est désormais fait pour accélérer la transformation digitale du pays.

Mais, comme toute transformation digitale est avant tout culturelle, c’est du côté de l’éducation de la population qu’il faut désormais se pencher pour identifier un premier frein. Danny Hwang, fondateur de la startup EdTech « Point Avenue » affirme que les parents « craignent encore la technologie car ils la considèrent comme une distraction » avant d’ajouter, confiant, que « plus le Vietnam avance dans sa transformation digitale, plus l’éducation sera touchée par la technologie et acceptée par la population ». Si les jeunes générations sont aujourd’hui connectées en permanence, les démarches entrepreneuriales sont encore rares ; Catie Hang Le, Directrice du pôle Startup Grind d’Hanoï pointe un manque scolaire pour expliquer ce phénomène : « à l’heure actuelle les STIM ou l’entrepreneuriat sont des sujets incontournables qui doivent être enseignés dans les écoles et universités ». Ainsi, le secteur de la formation on-et-offline demeure encore perfectible et sera l’un des principaux défis à relever dans les années à venir pour un gouvernement communiste qui voit encore une grande partie de ses jeunes talents partir étudier à l’étranger.

C’est d’ailleurs le cas de Minh Son Tran, l’une des figures de l’entrepreneuriat au Vietnam et co-fondateur de Lozi, « Le Bon Coin » vietnamien, qui, après avoir effectué ses études en Pennsylvanie, est revenu au pays pour co-créer, en 2012, la première plateforme nationale de e-commerce C2C. Les 500 000 comptes utilisateurs créés en à peine six mois illustrent l’engouement des Vietnamiens pour le « Buy & Sell » online et les recommandations produits, tout comme ils illustrent l’espace vacant laissé à disposition des startups et de leurs projets innovants. Dans un pays où le gouvernement a fait sienne la bataille de la donnée, Lozi s’appuie sur une stratégie data-driven pour affirmer son leadership et concurrencer des entreprises internationales telles que Grab, Shoppy ou Agoda. Cette vision technologique innovante entraîne dans son sillage toute l’économie du pays et pousse les « business traditionnels à participer à la transformation digitale plutôt que de l’empêcher » confirme Catie. Aussi, au Vietnam, les startups ont un rôle majeur à jouer d’autant plus que « la stratégie du gouvernement est d’utiliser la technologie comme vecteur de croissance », me confie, admiratif, Minh Son.

Cybersécurité, l’ambivalente posture du gouvernement

Si la data est au coeur des prérogatives et des enjeux gouvernementaux, le Vietnam se positionne aujourd’hui comme l’un des pays asiatiques les plus consciencieux en matière de cybersécurité. Une étude Cisco* a montré qu’un tiers des incidents de cyber-sécurité avait coûté près de 10 millions de dollars à ses victimes malgré 3,5 fois plus d’efficacité des blocages de cyber-attaques parmi les pays de l’ASEAN (Etude AT Kearney). Les leaders IT vietnamiens prennent également le sujet très à coeur puisque 81% d’entre eux déclarent améliorer leurs infrastructures IT pour contrer les cyber-attaques et 88% d’entre eux déclarent avoir déjà adopté une vraie stratégie de cybersécurité. Le secteur privé a analysé les pertes financières occasionnées par les piratages et prend donc le sujet très à coeur, au contraire de son voisin cambodgien par exemple.

Si le secteur privé s’inquiète autant pour sa cyber-sécurité, c’est sans doute sous l’influence croissante du secteur public. En effet, le Parti Communiste Vietnamien a instauré, ces dernières années, une réglementation étoffée en matière de cybersécurité ; le 8 janvier 2018, le Ministre de la Défense a annoncé la création d’un » Cyberspace Operation Command » pour protéger la « souveraineté du pays sur Internet » et a lancé, en parallèle, un « Digital Vietnamese Knowledge System », sorte de base de donnée géante sur la population. Ces deux démarches « data-driven » ont été officiellement adoptées en vue de concurrencer des géants internationaux tels que Facebook ou Google tout aussi bien que de favoriser les entreprises nationales en leur fournissant des données génériques précises sur la population. Ces arguments « pour le bien de la population vietnamienne » avancés par le gouvernement n’effacent pas l’impression globale de la recherche d’un nouveau levier de contrôle. Quel est donc le rôle réel des 10 000 personnes de la Force 47, chargées de contrer ce qui est considéré comme « mauvais » sur Internet ? Et pour quelles conséquences à l’avenir ?

L’interventionnisme de l’Etat dans la transformation digitale du pays paraît ambivalent ; en apparence, le gouvernement favorise ses entreprises nationales en leur fournissant un matériau numérique – des données sur la population – qu’elles pourraient difficilement s’approprier autrement actuellement. Il use également de la défiscalisation pour encourager ses jeunes pousses IT à « disrupter » la société et favorise de plus en plus l’arrivée de capitaux – sous contrôle – et de « skills » étrangers pour dynamiser l’éco-système digital. Un côté plus obscur pourrait nous laisser penser que le Vietnam se prépare dores et déjà à une guerre digitale où le contrôle de l’information sera un facteur crucial : s’informer sur les intentions de la population tout comme celles des pays frontaliers, sous couvert de préparer la révolution 4.0.

L’éducation digitale au service de la cyber-sécurité

La transformation digitale du Vietnam est une réalité en cours et rattrapera sans doute assez rapidement celle des pays leaders de l’ASEAN. Tout est désormais en place pour favoriser l’innovation et basculer pleinement dans la révolution 4.0. Il va sans dire que le gouvernement vietnamien a bien compris les enjeux économiques et sociaux d’une telle transformation et qu’il a choisi la cyber-sécurité comme fer de lance.

Il reste néanmoins parfois plus simple de favoriser l’éducation (digitale) de sa population pour développer la croissance économique et sociale d’un pays. Une population éduquée et digitalisée ne serait-elle ainsi pas en mesure de contrôler elle-même les informations qui lui parviennent ? Danny Hwang de conclure : « La best practice pour le gouvernement serait d’échanger avec les entrepreneurs et le peuple vietnamien pour savoir ce qu’ils en pensent et s’ils acceptent ce genre de pratiques ». Agreed !

  • Cisco 2018, Asia Pacific Security Capabilities Benchmark Study, Sept 2018

Par Guillaume Terrien - Siècle Digital - 3 juin 2019