Elle s’appelle « Mme Ping Pong ». Ce n’est qu’un surnom, mais elle y tient. « J’avais une bouille toute ronde quand je suis née, alors mes parents m’ont appelée comme ça », explique-t-elle. A Chiang Maï, deuxième ville de Thaïlande, cette femme de 46 ans au regard pétillant et au sourire espiègle est connue pour avoir deux occupations : le soir, elle est prostituée ; le jour elle dirige une ONG de défense des « filles » qui peuplent les tristes bordels de l’ancien royaume du Siam.

Voilà des années qu’elle s’est donné une mission dans ce pays où le commerce de la chair est illégal mais omniprésent : faire que les travailleuses du sexe soient traitées comme n’importe quel autre employé. Ainsi est née, en 2006, l’idée du Can Do Bar (« le bar on peut le faire »), expérience inédite où les femmes profitent d’un statut hors norme dans ce milieu.

A Chiang Maï (Thailande), le 12 avril. « Madame Ping Pong », prostituée la nuit, dirige le jour l’ONG Empower pour la défense des travailleuses du sexe. JITTRAPON KAICOME POUR “LE MONDE”

Il est 17 h 30, le bar n’ouvre pas avant une heure. Pour l’instant, tout est calme devant le comptoir aux lumières tamisées, seule concession à l’atmosphère obligée de ce genre d’endroit. S’il n’y avait, apposées aux murs, des photos en noir et blanc de filles d’autrefois, on se croirait presque dans un établissement de nuit un peu chic. Pas de confusion possible pour le client. D’autant qu’en vitrine sont exposées des pages rédigées par les employées exaltant le discours politique et social en vigueur ici… Lire aussi Les femmes ne sont toujours pas maîtresses de leur corps en 2019

Vêtue d’un tee-shirt sur lequel il est écrit « No bad women, just bad laws » (« Il n’y a pas de mauvaises filles, juste de mauvaises lois »), Mme Ping Pong revient sur la genèse de l’histoire : « Avec des copines, on s’était demandé comment contribuer à mettre fin à l’exploitation des prostituées et améliorer notre sort. Rendez-vous compte : ici à Chiang Maï – et c’est pareil dans les lieux chauds de Bangkok –, les sex workers doivent forcer le client à consommer le maximum de verres. Au-dessous d’une certaine quantité, elles ne touchent rien ! Et pas question de grossir : les patrons des bars leur retirent 500 bahts 13 euros par kilo pris ! Il était temps d’agir… » Pour elle, l’essentiel se résume à la question du statut. Et sur ce point, elle se flatte d’avoir obtenu gain de cause : des fiches de paie pour les filles, leur enregistrement officiel comme barmaids, ce qui leur assure la sécurité sociale, une pension de retraite…

Par Bruno Philip - Le Monde - 11 juin 2019