Avec la hausse des taxes douanières sur les produits chinois s’amplifie un phénomène de fond : la délocalisation vers le Vietnam. Ce qui creuse le déficit américain avec ce pays. Pour l’instant, le locataire de la Maison Blanche n’en est pas fâché. Mais à Washington, le département du Trésor surveille la tendance de près.

Au cours des quatre premiers mois de 2019, les exportations chinoises vers les États-Unis et américaines vers la Chine ont diminué. Le déficit de Washington avec Pékin a baissé de 8 % à 113 milliards de dollars, alors que le déficit total, lui, est presque inchangé – entre 347 et 349 milliards de dollars.

La diminution du déficit des États-Unis avec la Chine a été compensée par le creusement de leur déficit avec les autres pays asiatiques. Avec 16,8 milliards de dollars de janvier à avril 2019, le déficit avec le Vietnam est le second en Asie après la Chine et il est le sixième au monde. Il dépassera probablement les 50 milliards de dollars en 2019 si les menaces américaines contre la Chine sont mises en oeuvre.

Le conflit sino-américain a accéléré un mouvement de délocalisations depuis la Chine qui avait été déclenché par les hausses des coûts salariaux. Les entreprises chinoises ont plusieurs choix. Soit elles automatisent, soit elles s’implantent dans les provinces de l’Ouest du pays où les infrastructures se sont améliorées et les salaires sont plus faibles, soit elles délocalisent à l’étranger. Selon une enquête menée fin 2017 auprès de 640 entreprises de l’industrie légère du sud de Canton, la majorité prévoyait d’automatiser, une minorité (6 % dans l’habillement et 12 % dans la chaussure) pensait quitter la région côtière et, parmi ces dernières, la moitié envisageait de délocaliser à l’étranger. Ce mouvement de délocalisation a sans doute augmenté après l’augmentation à 25 % des droits de douane annoncée par Donald Trump sur 300 milliards d’importations, qui incluront la plupart des produits distribués par Wall Mart.

Le Vietnam est le pays qui attire le plus

Le Vietnam est le pays qui attire le plus les entreprises qui quittent la Chine. L’afflux de ces délocalisations explique le quadruplement en valeur des exportations vietnamiennes entre 2010 et 2018. Aujourd’hui, elles représentent plus de 110 % du PIB. Ce mouvement a commencé dans les années 2000, lorsque les tensions politiques entre Pékin et Tokyo ont convaincu les entreprises japonaises d’adopter une stratégie que Nomura a nommé « China plus one ». A savoir, investir en Chine et dans un autre pays pour ne pas mettre tous les œufs dans le même panier. Elles ont été nombreuses à choisir le Vietnam et elles se sont parfois implantées au Nord pour exporter vers le marché chinois.

Les Japonais ont été suivis par les Sud-Coréens. En 2019, plus de 7000 entreprises de Corée du Sud coréennes emploient 700 000 salariés vietnamiens. Les coûts salariaux, 3800 dollars par an en moyenne, sont trois fois moins élevés qu’en Chine. Ces entreprises assurent près d’un tiers des exportations du Vietnam.

Parmi elles, Samsung est le plus grand investisseur. Le géant coréen assemble au Vietnam la moitié des 300 millions de Galaxy vendus dans le monde et il a attiré ses sous-traitants. De même, LG est en train de fermer son usine de Pyeongtaek et d’agrandir celle de Haiphong, où il assemble 11 millions de smartphones. La Corée du Sud est depuis 2014 le premier investisseur étranger (en flux et en stock) au Vietnam devant le Japon, et loin devant la Chine. Cependant, entre janvier et mai 2019, les investissements chinois ont quintuplé et ils ont dépassé en montant les entrées d’IDE coréens.

L’analyse des importations américaines provenant du Vietnam montre que les produits concernés par les hausses annoncés de droit de douane ont progressé de 34 %, soit trois fois plus vite que les produits des autres catégories. Conséquence : l’excédent vietnamien sur les État-Unis a gonflé et présente désormais un risque pour Hanoï.

Dans la ligne de mire du Trésor américain

Depuis les années 1990, le Trésor américain publie tous les six mois un rapport sur la politique de change des principaux partenaires commerciaux des États-Unis. Il s’agit de déterminer si ces pays manipulent leur taux de change pour renforcer la compétitivité de leurs exportations sur le marché américain. Le document analyse les pays qui dégagent un excédent commercial d’au moins 20 milliards de dollars sur les États-Unis. En particulier, il surveille les pays dont la balance des paiements courants dépasse 3 % de leur PIB et dont les monnaies ne s’apprécient pas vis-à-vis du dollar. Pour ces derniers, le Trésor mesure les interventions des banques centrales destinées à acheter des dollars pour éviter l’appréciation vis-à-vis de la devise américaine. Si le montant cumulé dans l’année de ces interventions par les banques centrales des pays concernés dépasse 2 % de leur PIB, le Trésor américain en déduit qu’il y a une probabilité de manipulation. Enfin, si le rapport en vient à cette conclusion, l’exécutif américain est autorisé à prendre des sanctions commerciales contre le pays accusé de manipuler sa monnaie.

La Chine a longtemps été la cible principale des rapports du Trésor. Toutefois, pendant les mandats d’Obama, celui-ci n’a jamais conclu à la manipulation du yuan. En dépit des accusations du candidat Donald Trump, aucun rapport publié depuis son élection n’a conclu à la manipulation, y compris celui de mai dernier. Pourtant, la monnaie chinoise avait glissé de 10 % par rapport au dollar en 2018, effaçant l’impact des hausses de droit de douane. Une tendance qui se poursuit cette année, si bien que le seuil de 7 yuans pour un dollar pourrait être dépassé.

Le dernier rapport du Trésor a intégré de nouveaux pays asiatiques : le Japon, la Corée du Sud, la Malaisie et le Vietnam. Notant le gonflement de l’excédent de la balance des paiements courants du Vietnam qui dépasse 5 points de PIB en 2018, le rapport remarque qu’en dépit de l’adoption de jure d’un régime de change flexible en 2016, la parité du dong par rapport au dollar a peu évolué car la Banque du Vietnam a multiplié les interventions sur le marché des changes pour freiner son appréciation. Si le Vietnam est dans la ligne du mire du Trésor américain, il n’a pas déclenché l’ire de Donald Trump. Bien au contraire ! Un tweet présidentiel remarquait : « De nombreuses entreprises quittent la Chine pour le Vietnam ou d’autres pays. C’est pourquoi la Chine veut un deal. » Cependant, si les attentes du président américain ne sont pas comblées au G20 d’Osaka les 28 et 29 juin prochains, le locataire de la Maison Blanche pourrait changer d’avis à l’égard du Vietnam !

Par Jean-Raphaël Chaponnière - Asialyst - 20 juin 2019