Tous les vendredis, depuis un an, Khin Sandar doit se rendre dans un tribunal de la ville de Rangoun. La justice reproche à la jeune femme de 30 ans d’avoir participé à un rassemblement le 12 mai 2018. Ce jour-là, plus d’une centaine de militants se rassemblent pour appeler à la paix en Birmanie. Depuis plusieurs mois, les conflits entre l’armée et la rébellion kachin se sont intensifiés dans le nord du pays, obligeant les civils à fuir par milliers. « Mettez fin à la guerre immédiatement » ont le temps de scander les manifestants avant que la situation ne dégénère. Une vingtaine de participants sont arrêtés par la police : Khin Sandar est parmi eux et risque aujourd’hui jusqu’à un mois de prison. « Je n’ai pas peur d’aller en prison, car maintenant j’ai beaucoup d’amis qui y sont» assure la jeune femme, rencontrée dans un café du centre de Rangoun. Elle ajoute, en souriant, d’un ton tranquille : « On se dit en plaisantant : lorsqu’on est dehors, on n’a pas le temps de lire, on est occupés avec les réunions, nos mouvements militants. Au moins, en prison, on aura du temps ! »

Ses amis appartiennent à une troupe de théâtre satirique. Ils ont été arrêtés en avril dernier pour avoir joué dans des spectacles lors du Nouvel An birman - une tradition dans le pays - pendant lesquels ils ont critiqué l’armée. Les militaires ont porté plainte, et sept membres de la troupe sont aujourd’hui en détention provisoire dans la prison d’Insein, dans le nord de Rangoun, où de nombreux prisonniers politiques ont passé plusieurs années sous la junte militaire. Ils risquent jusqu’à deux ans de prison. Malgré l’arrivée au pouvoir de la dirigeante Aung San Suu Kyi en 2016, la liberté d’expression est en déclin, soulignait Human Rights Watch dans un récent rapport. État Kachin au nord, État Kayah à l’est, Rangoun. Ces derniers mois, des dizaines de jeunes militants ont été arrêtés dans les différentes régions du pays.

Deux générations, deux combats

Malgré les menaces, la jeune génération est aujourd’hui la plus active publiquement pour défendre les droits de l’homme en Birmanie, où l’armée contrôle encore trois ministères-clés (Défense, Intérieur et Frontières). « L’ancienne génération d’opposants ne veut pas critiquer Aung San Suu Kyi, donc ils restent silencieux. Ils pensent que s’ils élèvent leur voix contre le gouvernement civil, cela réjouira le camp de l’armée », analyse Lin Htet Naing, 31 ans, également poursuivi en justice pour avoir manifesté en faveur de la paix, et déjà emprisonné à deux reprises lorsqu’il était un leader étudiant. Un constat que partage Khin Sandar : « Pour l’ancienne génération, ils ont fait leur devoir, la Ligue nationale pour la démocratie a été élue. Mais nous, que ce soit la LND ou d’autres, si les droits du peuple se réduisent, on en parle ! »

Un pays ouvert au monde

À Rangoun, la mobilisation en faveur de la défense des droits de l’homme reste faible, contrairement à celle des régions ethniques. « Avec l’arrivée du gouvernement d’Aung San Suu Kyi, la participation du peuple a baissé », explique Lin Htet Naing, « car en Birmanie, la plupart des habitants ne savent pas ce qu’est la démocratie. Ils se sont dits, la Ligue nationale pour la démocratie a gagné, cela veut dire qu’on a la démocratie maintenant ». La jeune génération de militants est donc parfois la seule voix discordante, comme lors de l’emprisonnement de deux journalistes birmans de l’Agence Reuters, arrêtés pour leur enquête sur un massacre commis contre la minorité musulmane des rohingyas par l’armée. Les quelques manifestations pour appeler à leur libération à Rangoun ont été à l’initiative des jeunes militants, et ont attiré peu de monde dans un pays où le sentiment anti-rohingya est fort, ces derniers étant considérés comme des immigrants illégaux venus du Bangladesh. « Lorsque l’on voit des personnes parler en faveur des rohingyas, ou dénoncer les crimes commis par les militaires dans l’État de l’Arakan, ce sont presque toujours des jeunes », observe avec fierté Thinzar Shunlei Yi, militante depuis ses 20 ans, et aujourd’hui âgée de 27 ans. La semaine dernière, cette bouddhiste, pour qui la religion a inspiré ses activités, a écrit sur Twitter : « avant d’embaucher quelqu’un, il faut que les organisations leur demandent : que pensez-vous de la crise des rohingyas ? »

Celle qui présente à la télévision une émission appelée Moins de 30 ans reconnaît que la société dans laquelle ont grandi les jeunes birmans d’aujourd’hui est bien différente de celle de leurs aînés, dans un pays qui fut fermé sur lui-même pendant les décennies de junte militaire : « il n’y avait ni internet, ni communication mobile, ils étaient en prison, se cachaient dans la jungle. Aujourd’hui, nous avons des idées innovantes, créatives, on a accès à l’information », ajoute cette jeune femme dynamique, qui confie que ses activités ont au début mal été acceptées par sa famille.

Plus de solidarité entre jeunes des différentes ethnies

Ces nouveaux moyens d’information, ainsi que la fin des interdictions de rassemblement, ont contribué à créer davantage de solidarité entre les jeunes du pays, qu’ils soient issus des minorités ethniques ou de l’ethnie majoritaire des Bamar. À Rangoun en 2018 et 2019, plusieurs manifestations se sont organisées en soutien aux jeunes de l’État Kayah par exemple, ou l’État Kachin. « C’est pour cela que notre génération est importante pour l’avenir, on se connaît mieux entre nous », affirme Lin Htet Naing, à la tête de l’Institut Wings qui facilite les échanges entre jeunes du pays.

Ces militants des droits de l’homme réclament donc une participation plus grande de la jeunesse dans le processus de paix, aujourd’hui dans l’impasse. Dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de 30 ans, les jeunes restent écartés des prises de décision, dénonce Thinzar Shunlei Yi. « D’ailleurs, pour être candidat à la chambre supérieure du Parlement, il faut avoir plus de 30 ans ! » s’exclame celle qui multiplie les aller-retour dans la capitale Naypyidaw à la rencontre des parlementaires. Alors que des élections générales sont prévues à l’automne 2020, Lin Htet Naing a lui les yeux rivés sur le scrutin de 2035 : « notre génération veut le pouvoir, c’est notre rêve », confie le jeune homme, qui explique que cela sera trop tôt l’an prochain. « On ne veut plus voir des hommes politiques conservateurs, on veut des nouvelles têtes, de nouvelles idées ! Et je crois que dans le futur, ce sera possible ».

Par Sarah Bakaloglou - Radio France Internationale - 30 juin 2019