Arrêtés sur la route, les membres de cette minorité musulmane, dont des enfants, sont condamnés pour avoir enfreint la loi sur l’immigration.

« Il y a quelques années, mon neveu a voulu s’échapper de l’État de l’Arakan pour rejoindre la Malaisie, il n’avait rien dit à ses parents, il est parti tout seul », raconte un militant rohingya, dans un appartement du centre-ville de Rangoun. Arrêté sur la route par la police, le jeune garçon de 16 ans est envoyé pour deux ans en prison : « Même ses parents ne savaient pas qu’il était enfermé ! »

Privés du droit à la citoyenneté et considérés comme des immigrants illégaux venus du Bangladesh, enfermés pour 130 000 d’entre eux dans des camps de déplacés depuis 2012, les Rohingyas subissent des discriminations quotidiennes, dans une situation « d’apartheid », selon les mots de l’organisation de défense des droits de l’homme Amnesty International.

Si plus de 730 000 membres de cette minorité musulmane ont fui au Bangladesh après la violente répression de l’armée birmane fin août 2017, des centaines de milliers vivent encore en Birmanie dans des conditions dramatiques, sans accès aux soins médicaux et avec un accès à l’éducation très limité. Ne pouvant pas sortir librement de leurs villages, ils doivent demander des autorisations - extrêmement difficiles à obtenir - au gouvernement pour pouvoir se déplacer.

Enfants séparés de force de leurs parents

Face à cette situation, certains décident donc de prendre la fuite pour rejoindre la Malaisie, la Thaïlande ou bien Rangoun, la plus grande ville de Birmanie, par la mer ou par la terre. Des hommes, des femmes, des enfants, voyageant sans autorisation, « à qui on risque de soutirer de l’argent, et qui peuvent être agressés physiquement » lors de contrôles, dénonce Laura Haigh, chercheuse à Amnesty International. Ces Rohingyas doivent payer des pots-de-vin aux autorités locales pour pouvoir obtenir une permission informelle pour se déplacer. Mais sur la route, le risque d'être arrêté et accusé d’avoir enfreint la loi sur l’immigration est important. « Le mois dernier, 21 Rohingyas ont été arrêtés dans la région de Myawaddy, quatre d’entre eux avaient moins de 12 ans », révèle un militant rohingya.

Séparés de leurs parents ou de leurs proches, les enfants arrêtés par la police sont alors interrogés par les officiers de l’immigration sans bénéficier de l’aide d’un avocat, confie une avocate rencontrée. « Les services de l’immigration leur demandent pourquoi ils sont ici, et pourquoi ils voyagent sans les bons papiers », précise-t-elle. Ces mineurs, âgés de parfois huit ans seulement, ne parlent souvent pas le birman, mais uniquement la langue rohingya. Ils doivent ensuite, selon les militants et ONG rencontrés, attendre le procès pendant plusieurs jours, voire semaines, dans les cellules du poste de police. « lls n’ont pas de contact avec leurs proches, car les enfants ont peur des conséquences pour leurs familles dans l’Arakan s'ils les appellent devant la police », précise l’un d’entre eux. « Même pour nous, qui essayons de surveiller ces cas, c’est très sensible, la police peut nous demander comment nous sommes au courant, et quelles relations nous avons avec les enfants », ajoute-t-il.

Dans un pays où la responsabilité criminelle est fixée à sept ans et où très peu de cours pour mineurs fonctionnent, « les procès sont très rapides, et les juges nous ont confié avoir reçu des ordres d’en haut ». La plupart des enfants sont condamnés à deux ans de prison pour avoir enfreint la loi sur l’immigration et avoir voulu quitter ce qu’Amnesty International a appelé « une prison à ciel ouvert ». Ces poursuites « sont devenues plus nombreuses après 2017 », confie une organisation.

Envoyés dans des centres

Les Rohingyas de plus de 16 ans sont envoyés en prison pour adultes. Les autres vont dans ce que les autorités appellent des « centres de formation », plutôt appelés par la société civile et les ONG des « centres de détention pour enfants ». Selon une ONG présente en Birmanie, cela concernerait environ 150 mineurs rohingyas dans le pays, enfermés avec des enfants jugés « criminels », condamnés pour vols, agressions, meurtres ou usage de drogue. Une cohabitation dans des centres où se trouvent des centaines de personnes, qui inquiètent les organisations qui ont constaté leur détresse : « Il y a des enfants accusés d’avoir commis un crime, qui vivent avec des jeunes rohingyas qui eux n’ont rien fait », dénonce un militant. « Ils ne font confiance à personne, ils se sentent seuls et sont inquiets pour leurs familles », raconte une organisation qui a pu les rencontrer sur place.

Si les conditions de vie dans ces centres de détention, qui accueillent aussi des enfants abandonnés et vivants dans la rue, s’améliorent, le personnel est toujours insuffisant. « Pour l’un d’entre eux, il y a environ une trentaine de personnes qui y travaillent pour plus de 500 enfants », précise une ONG. Les camps sont insalubres (« deux toilettes pour 80 mineurs »), les maladies fréquentes… Des cours informels et des formations pratiques ont été mis en place dans ces centres par des ONG, sans que tous les enfants puissent y participer, faute de place. Les jeunes Rohingyas peuvent y apprendre la langue birmane.

Un futur préoccupant

Dans ces centres de redressement, les contacts avec les familles sont rares. Seulement 5 minutes de téléphone par mois sont accordées à ces jeunes pour parler à leurs proches. Pour la minorité musulmane, cela est bien plus compliqué, car leurs parents peuvent être en prison pour les mêmes motifs, ou se trouvent au Bangladesh, où près de 730 000 Rohingyas ont fui après 2017. Les enfants craignent aussi que leurs familles soient menacées. Lorsqu’ils sont autorisés à passer un appel, les échanges sont surveillés : « C’est seulement en présence d’un autre enfant qui peut traduire du rohingya au birman devant la direction du centre. »

Lorsque les enfants rohingyas arrivent à la fin de leur sentence de deux ans, ils sont supposés être renvoyés auprès de leurs proches dans l’État de l’Arakan par les ministères de l’Immigration et celui de la Protection sociale. Mais cela reste difficile à contrôler : l’Unicef explique ne pas être mise au courant de tous les cas de libération conduits par le gouvernement. Lorsque l’agence de l’ONU est prévenue, elle tente d’apporter un soutien, entre autres logistique, pour le retour des enfants dans l’État de l’Arakan. D’autres organisations ont reçu une interdiction du gouvernement d’aider à la réintégration de ces jeunes Rohingyas. « Avec l’exode massif au Bangladesh, c’est devenu plus compliqué, dans certains cas, de retrouver la famille », confie une ONG.

Face à ce sujet très sensible en Birmanie, et par peur de mesures répressives, les organisations craignent de s’exprimer publiquement sur la question. « On ne sait jamais ce qui arrive aux enfants, si le gouvernement apporte du soutien après la détention, ce n’est pas du tout transparent », affirme Nickey Diamond, spécialiste de la Birmanie pour Fortify Rights, une organisation de défense des droits de l’homme. Contacté, le ministère de l’Immigration n’a pas souhaité répondre aux questions de RFI.

Radio France Internationale - 3 juillet 2019