Dealer, repris de justice, mafioso : comment le secrétaire d’Etat thaïlandais à l’agriculture, Thamanat Prompow, va-t-il pouvoir résister aux très embarrassantes révélations que vient de publier le quotidien australien Sydney Morning Herald ? Selon le journal, cet ancien lieutenant a fait, entre 1993 et 1997, quatre ans de prison à Sydney après avoir trempé dans une affaire de trafic de drogue. Le journal précise que le futur ministre avait plaidé coupable dans l’importation de 3,9 kg d’héroïne, d’une valeur à l’époque estimée à 4, 1 millions de dollars…

Il était certes de notoriété publique que M. Thamanat, désormais capitaine, avait un passé trouble : « Je n’ai jamais été trafiquant, je me suis simplement retrouvé dans cette histoire-là au mauvais endroit et au mauvais moment : il s’était agi d’un malentendu », avait affirmé en juillet l’officier de 54 ans après sa nomination. En 1993, il avait été arrêté dans une chambre d’hôtel où un « coursier » venant de Bangkok était venu déposer de la drogue.

l a tout de même reconnu avoir fait huit mois de prison avant de mener « une vie normale » à Sydney. Le « scoop » du journal australien prouverait donc qu’il a menti. D’autant que le capitaine a fait l’objet d’une procédure encore plus encombrante : en 1998, il a été accusé en Thaïlande du meurtre et du viol d’un universitaire homosexuel. Après trois ans sous les verrous, il fut acquitté.

Toute l’affaire vient de prendre une dimension politique car l’homme est une figure charnière de la délicate architecture d’un gouvernement composé de ministres issus de 17 partis différents. Le premier ministre, Prayuth Chan-o-cha, auteur du dernier coup d’Etat, en 2014, s’est refait une sorte de légitimité après le bon score de son parti aux élections législatives de mars. Toutefois, n’ayant pas eu la majorité au Parlement, il a été contraint de former une coalition de bric et de broc. Parmi toutes les formations qui la composent, dix « micropartis » – certains n’ayant qu’un député – ont été rassemblés par le capitaine grâce aux différents soutiens et relations dont il jouit dans les cercles du pouvoir.

« Gardien de zoo »

Il avait précédemment déclaré à ce sujet, quand on l’accusait d’appartenir à une « mafia », sans qu’il soit précisé s’il s’agissait du monde des trafiquants de drogue ou celui des politiciens, que ce terme devait être compris dans un sens plus large : « Ce mot n’est pas, selon moi, aussi noir qu’il n’y paraît », avait-il expliqué : « “Mafioso” s’applique à celui qui a des relations avec beaucoup de monde et qui tient sa parole. » Il aurait dû ajouter : et qui a une belle vie. En juillet, conformément à la loi, il a dû déclarer son patrimoine et ses biens : l’équivalent de 42 millions de dollars, dont une flotte de voitures de luxe, des sacs Chanel et Hermès, des montres de prix.

Le départ éventuel de Thamanat Prompow de son poste pourrait fragiliser un peu plus une coalition déjà un peu bancale. D’autant que de récentes déclarations n’ont pas contribué à améliorer sa réputation auprès de ses collègues : « Je suis un gardien de zoo », a-t-il plaisanté, précisant que son rôle consistait à « jeter des bananes » aux parlementaires qui le soutiennent.

Le fait que la loi thaïlandaise précise qu’un ancien condamné dans une affaire de drogue ne peut devenir ministre ne semble pas choquer outre mesure le chef du gouvernement. « Tout le monde peut faire des erreurs », a déclaré, mardi 10 septembre, Prayuth Chan-o-cha, lors d’un point presse, ajoutant à l’intention des journalistes : « Pourquoi me posez-vous toujours des questions qui me mettent de mauvaise humeur ? »

Par Bruno Philip - Le Monde - 12 septembre 2019