Chaos Khmer, Coup d’État au Cambodge de Michel-Cosme Bideau, est paru en 2017 aux éditions Transboréal. Note de lecture par notre chroniqueur Jacques Bekaert.

Un fleuve, un flot puissant emportant sur son passage les débris d’un pays a peine sorti d’une épouvantable tragédie, des personnages submergés par les chocs en retour d’une histoire bouillonnante. Voilà ce que fut pour moi ce Chaos Khmer qui mieux que n’importe quel livre d’histoire – et il en est d’excellents – décrit un Cambodge émergeant de l’épreuve du feu que fut le Kampuchea Democratique des Khmers Rouges.

Chaos Khmer, c’est l’aventure vécue par l’auteur – mais est-ce lui ? – au cours d’une enquête quasi policière sur les conditions dans lesquelles se déroulent les adoptions d’orphelins, vrais ou faux. Le bébé, un garçon bien portant si possible, se vend contre de beaux dollars – la vrais monnaie du Cambodge – aux adoptants plus ou moins innocents, venus d’Europe occidentale ou des États-Unis. Ou pire encore, des organes arrachés à de pauvres vies.

Le livre de Michel-Cosme Bideau, 647 pages, est sous-titré Coup d’État au Cambodge. Le coup d’État du samedi 5 Juillet 1997. En quelques jours, Hun Sen liquida les forces du prince Ranarridh. Le prétexte : les derniers Khmers Rouges, sur le point de se rendre, avaient décidé de rejoindre les forces du Funcinpec (fondé par Norodom Sihanouk en 1981) plutôt que celles de l’homme fort, Hun Sen, second Premier ministre depuis les élections supervisées par les Nations Unies de 1993.

Le livre de Michel Cosme-Bideau est le recit d’un groupe de personnages (dont lui-même) dans une capitale chaotique, poussiéreuse, alternant villas chics et bâtiments délabrés, mais ou s’entassent des familles pauvres qui n’ont souvent pour survivre que la prostitution ou le vol. On y trouve des journalistes de Cambodge Soir, les tapineuses du Martini, le général sihanoukiste Nhek Bun Chay (« Bun » dans le livre), l’hôtel Cambodiana (Cambodian Sofitel ici), refuge de touristes ébahis et de Funcipecistes apeurés, et un photographe Belge, Zenon, se délectant de ce chaos.

L’humour n’est pas absent de ce fleuve. Le Docteur Beat Richner, pédiatre suisse, fondateur de deux hôpitaux pour enfants, Kanta Bopha à Phnom Penh, puis Jaya Varman VII à Siem Reap, est nommé ici Dr Jurgen Godiva (d’après les pralines belges ?). Sous le pseudo de Beatocello, il donnait des concerts gratuits (mais à votre bon Coeur, car il encourageait les dons de sang et/ou d’argent). Il jouait Bach, qu’il égratignait parfois au détour d’un virage harmonique un peu compliqué.

Le charme si particulier du paysage cambodgien inspire à l’auteur ce beau passage : « À droite, s’étalait un lac piqueté de hameaux lacustres saisissants ; à gauche, les rizières inondées reflétaient le ciel lumineux pommelé de nuages comme autant de miroir brisés. » Et cette note si juste : « Ici, on épouse la famille. » Comme un peu dans toute l’Asie du Sud-Est. Tout au long de l’ouvrage, on ressent et la fascination et la compassion de l’auteur, qui se garde bien de juger ces pauvres hères. L’un des personnages-clés de ce livre est une prostituée, Mahé, qu’il remercie en fin d’ouvrage, lui adressant ses « plus chaleureux remerciements… Inoubliable égérie de cette enquête. » Un grand livre.

Par Jacques Bekaert - Asialyst - 16 septembre 2019