...qui permettrait de sortir des diverses guerres civiles qui minent la Birmanie et de réaliser effectivement un processus de paix « inclusif et équitable » comme l’actuel gouvernement le décrit. Malheureusement, les acteurs politiques, sociaux, juridiques et militaires buttent encore presque systématiquement sur les écueils du nationalisme et de l’intolérance. Dans ce contexte explosif, les questions de l’histoire et de sa construction d’une part, de la mémoire d’autre part, sont particulièrement sensibles. Et le jugement rendu la semaine dernière par le tribunal régional de Yangon ne fait rien pour apaiser les tensions : trois militants karens ont été condamnés à 15 jours de prison ferme pour avoir utilisé le mot « martyr » afin de nommer une manifestation pacifique en l’honneur d’un dirigeant karen tué par l’armée birmane en… 1950 !

Le 12 août 1950, Saw Ba U Gyi, le fondateur de l’Union nationale karen (en anglais, Karen National Union, KNU) – considéré comme le plus ancien mouvement ethnique militarisé de la Birmanie moderne – mourait en compagnie de plusieurs autres dirigeants karens dans une embuscade tendue par l’armée régulière birmane. Depuis, l’eau a coulé sous les ponts : la KNU, qui contrôle de fait une partie du territoire de la Birmanie, a signé l’accord de pacification de 2012, a officiellement renoncé à lutter pour un état indépendant et réclame désormais un état autonome dans un système fédéral large. Mais le 12 août demeure pour une grande partie de la population karen « le jour des martyrs », celui où elle célèbre non seulement la mémoire de la mort de Saw Ba U Gyi mais aussi celle de tous les combattants karens morts dans la lutte avec l’armée birmane – et ils sont nombreux.

Depuis 2014 et jusqu’à cette année, cette célébration s’était déroulée à Yangon sans donner lieu à aucune répression particulière. Mais en août dernier, la police – qui en Birmanie appartient à l’armée – a décidé de poursuivre les dirigeants des associations karens de Yangon qui ont célébré publiquement ce 12 août. En cause le nom de la célébration : « Jour des martyrs » que la police a déclaré être « contre la Birmanie ». La manifestation avait été dûment déclarée et autorisée pourtant, mais le tribunal a suivi la ligne de la police et considéré que le mot « martyr » constituait un outrage à la Birmanie.

Les trois militants karens ayant déjà largement purgé leur peine à travers plus d’un mois de détention préventive ont pu sortir de prison dès la sentence prononcée. Mais ils ont immédiatement réagi en protestant contre une condamnation qu’ils jugent « à charge et délibérément agressive ». Naw Ohn Hla, présidente de l’Union des femmes karens, a d’ailleurs annoncé qu’elle allait faire appel de sa sanction, par principe « car la manifestation s’est déroulée dans le calme, de manière contrôlée et pacifique, comme cela s’est fait sans problème entre 2014 et 2018, et que donc la condamnation est inique ». Le processus de paix « inclusif et équitable » paraît encore bien loin…

Lepetitjournal.com - 6 octobre 2019