Si la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi devrait gagner à nouveau la majorité des suffrages, elle ne paraît pas en mesure de rééditer le triomphe de 2015. Le souffle est tombé.

En cette entame automnale charriant comme de coutume ses abondantes précipitations sur le Sud-Est asiatique, dans ce pays longtemps sevré de tout exercice démocratique où l’acceptation du verdict des urnes – par les perdants – ne va pas encore de soi, les autorités, la population, la société civile, les entrepreneurs, les observateurs étrangers, tous sont déjà immergés, seulement quatre ans après la dernière élection générale (octobre 2015), dans la préparation – l’incertitude – du prochain scrutin. Dans un peu plus d’un an, en novembre 2020, l’électorat birman sera en effet convié à renouveler démocratiquement ses diverses assemblées parlementaires ; enfin, pour ce qui est des trois quarts des hémicycles seulement, Constitution de 2008 oblige*.

Au dernier trimestre 2019, à un an de ce rendez-vous politique national majeur*, ce pays, point de jonction stratégique** à nul autre pareil en Asie, n’évolue pas précisément dans la meilleure sérénité qui soit – la faute à une kyrielle de maux*** des plus sérieux compliquant son quotidien et malmenant son image extérieure. Le visiteur étranger n’aura guère de mal à ressentir lors de son séjour automnal à Rangoun, Naypyidaw ou Mandalay, l’évidente crispation allant croissant, que confirmera le propos des interlocuteurs locaux****, lesquels anticipent douze prochains mois pour le moins compliqués… Du reste, cette échéance électorale vers laquelle tous les regards sont déjà braqués aura-t-elle seulement lieu dans le timing officiel prévu ? À Rangoun, dans l’ancienne capitale, il est en effet des acteurs bien informés à considérer la possibilité d’un scrutin général anticipé, en amont de la saison chaude (mars à mai) par exemple.

Peu importe en définitive le calendrier retenu in fine, pourvu que l’exercice électoral ait lieu. Un consensus quant à son issue probable semble émerger : la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi – dont à l’aura est fortement ternie en Occident depuis deux ans* -, au pouvoir depuis le printemps 2016, devrait à nouveau l’emporter**, mais avec un résultat comptable en retrait de l’exercice précédent, la LND cédant du terrain à la kyrielle des partis ethniques et à l’USDP, la formation pro-junte au pouvoir entre 2010 et 2015.

Le chef des armées, Min Aung Hlaing, futur président birman ?

Comme lors du scrutin de 2015, le (très) probable succès électoral de l’historique formation démocratique birmane ne portera pas la Dame de Rangoun à la présidence. Une disposition sur mesure de la Constitution la prive toujours d’accéder à la fonction civile suprême. D’ici lors, il ne fait plus guère de doute que la modification constitutionnelle tant souhaitée du côté de la LND – mais repoussée toutes Rangers et galons dehors par l’influente caste des généraux – n’aura pas été actée.

Dans ce paysage politique particulier, la prépondérance de la règle démocratique sur l’autorité des militaires demeure une chimère. La transition démocratique initiée au début de la décennie se trouve toujours sur un chemin long et parsemé d’obstacles comme de frustrations. Une matrice imparfaite qui n’est pas pour déplaire à l’armée, loin s’en faut. Cette dernière est impliquée à l’automne 2019 – du treillis au casque lourd – dans une litanie de combats violents avec divers groupes ethniques armés (GEA)*, dans les États Shan, Kachin et en Arakan. Un engagement martial qui hypothèque comme il se doit toute chance de succès au laborieux processus de paix initié une décennie plus tôt. La Tatmadaw ne s’affole guère de la victoire promise en 2020 sur le terrain électoral à son ennemi politique naturel, la LND.

Du reste, cette perspective s’atténue plus encore de la possible seconde vie qu’envisagerait, une fois la casquette et les décorations remisées, le terme de son mandat de chef des armées arrivé (d’ici un peu plus d’un an…), le très énigmatique senior-général Min Aung Hlaing. À Rangoun et Naypyidaw, on prête à ce très itinérant* chef suprême de la Tatmadaw l’ambition d’endosser le costume civil de prochain chef de l’État. Un projet qui, au regard du cadre constitutionnel du moment**, est loin de confiner à l’absurdité, malgré l’opposition cinglante d’une partie de la population. En guise de conclusion, on peine à imaginer que d’ici l’organisation de ces élections nationales birmanes, Naypyidaw ait renoué avec l’Occident, que les démocraties européennes et nord-américaines aient oublié les errements de l’armée en Arakan, ou que les Rohingyas réfugiés dans les sordides camps de fortune au Bangladesh n’aient entamé leur retour sur le sol birman.

Par Olivier Guillard - Asialyst - 21 octobre 2019