Les pays du Sud-Est asiatique sont passés en un siècle du statut humiliant de colonisés à celui de dragons enviés. Ayant connu leur âge d'or au XIIe siècle, où s'élevèrent autant de cités idéales, de Bagan à Angkor, que de cathédrales entre le Rhin et Compostelle, ils se retrouvèrent à voiturer les Blancs qui pillaient leur caoutchouc. Même ceux censés défendre leur cause les volaient, comme les Malraux, arrêtés en 1923 après avoir scié une tonne de statues au temple de Banteay Srei.

Jean-Noël Orengo a trouvé un fil conducteur à ce siècle prodigue. Lui qui fit une entrée éclatante en littérature avec La Fleur du capital, ode à la ville-bordel de Pattaya, a imaginé la vie que le fils du boy khmer des Malraux aurait pu avoir. Militant nationaliste, alors que le Cambodge lutte encore pour son indépendance, Xa Prasith devient le meilleur ami de Saloth Sâr, le futur Pol Pot, qui en fait ses yeux et ses oreilles, lors de leur séjour en 1951-1952 à Paris, où tous les nationalistes indochinois gravitent.

De retour au pays, l'étudiant aimant la bonne vie se réincarne en responsable de la propagande khmère rouge – c'est dire qu'il ne chôme pas (certains le soupçonnant même d'avoir gardé contact avec les Malraux). Vient la prise fatale de Phnom Penh en 1975 : Xa confie Phalla, sa fille tout juste née, à un couple de Français et disparaît dans la brume du génocide. Qui était donc ce mutant ?

Une intrigue qui brasse les époques et les personnages

L'intrigue ne respecte pas la chronologie. Elle va et vient entre les époques, à contre-courant parfois, comme une pirogue à moteur cabotant d'une rive à l'autre du Mékong. Elle brasse les pays et les figures – de Jacques Vergès à Cathy Leroy, première photographe admise auprès des troupes nord-vietnamiennes, en passant par Marguerite Duras, qui revit sa jeunesse coloniale en voyant Phalla courir sur la plage de Trouville. Elle se dénouera dans le Phnom Penh d'aujourd'hui, où Xa, ce survivant surprise qui s'avère avoir dirigé les services secrets de Pol Pot avant de rallier le régime actuel de Hun Sen, reçoit enfin cette fille qui le cherche depuis toujours.

Orengo sent fortement le romanesque des guerres et du temps, qui font s'hybrider les êtres avant de les broyer. Toujours meilleur, à mesure qu'on se rapproche d'aujourd'hui, son livre aurait parfois mérité de s'attarder à certains moments, comme il le fait dans le Saint-Germain post-existentialiste, remarquablement recréé, mais le plaisir des croisières tient aussi à la course qui conclut chaque étape. « L'Histoire est un clou auquel j'accroche mes tableaux », disait Dumas. La galerie sud-asiatique brossée par Orengo a le charme inachevé de sa vélocité et de sa fascination lucide pour l'Asie.

Jean-Noël Orengo, Les Jungles rouges, Grasset, 268 p., 19 euros

Par Claude Arnaud - Le Point - 2 novembre 2019