Au petit matin, Kimsreang Ly remonte une trentaine de kilos de poissons dans ses filets. «C’est peu pour la saison», se lamente-t-il en renversant ses prises dans l’une de ces barques à fond plat qui sillonnent les eaux de la région. La saison de pêche vient tout juste de commencer mais, déjà, l’homme d’une cinquantaine d’années, la peau tannée d’une vie passée sur l’eau, se dit inquiet. «Habituellement, à cette saison je pêche environ 100 kilos par jour… Mais cette année, personne n’attrape beaucoup de poissons.»

Nous sommes à Phat Sanday, 426 familles, dont la quasi-totalité vit de la pêche artisanale. C’est l’un des nombreux villages flottants du lac Tonlé Sap au Cambodge, la plus grande étendue d’eau douce d’Asie du Sud-Est. Et le garde-manger du royaume: 70% des poissons de ce pays en développement sont capturés dans ses eaux calmes et riches en nutriments.

Ecosystème unique au monde

Ce château d’eau, dont le nom désigne également la rivière qui fait la jonction avec le fleuve Mékong au niveau de Phnom Penh, est un écosystème unique au monde. De juin à octobre, lors de la saison des pluies et grâce à l’importante crue du fleuve asiatique, le cours de la rivière Tonlé Sap s’inverse. Il gorge alors d’eau le lac homonyme, en amont, qui voit sa surface multipliée par cinq. Le lac offre ainsi un refuge idéal pour les nombreuses espèces de poissons du fleuve, qui viennent se reproduire massivement dans ces vastes plaines inondées.

Mais cette année, c’est la catastrophe. «Il manque environ trois mètres d’eau», mesure Kimsreang Ly, en désignant les maisons de son village, dont les pilotis apparents témoignent du niveau inhabituellement bas du lac. Selon les relevés, la rivière Tonlé Sap s’est inversée le 25 août, soit trois mois plus tard que d’habitude. Pire, le niveau du lac redescendrait déjà, avec près d’un mois d’avance. Limitant par là même la fenêtre de reproduction des poissons.

70 millions de personnes menacées

En réalité, ce qui bouleverse aujourd’hui le quotidien des pêcheurs de Phat Sanday se reproduit tout au long des 4500 kilomètres du Mékong, dont le cours serpente à travers six pays d’Asie – Chine, Birmanie, Thaïlande, Laos, Cambodge et Vietnam. Frappé par les effets du changement climatique, le fleuve frontière s’assèche et met en péril le mode de vie des 70 millions de personnes qu’abritent ses berges. Depuis le mois de juillet, à quelques exceptions près, le niveau de ses eaux est le plus faible jamais enregistré depuis le début des relevés dans les années 1960.

«L’année 2019 est critique, lance Khem Sothea, spécialiste de la prévention des inondations au sein de la Mekong River Commission (MRC), l’institution intergouvernementale qui œuvre pour une gestion commune des eaux du fleuve. Du fait du changement climatique et d’un effet El Niño particulièrement prononcé dans le Pacifique, la mousson a été retardée de trois mois sur tout le bassin versant du Mékong.» Si 1992, 1998 et 2010 ont également été des années sèches pour l’ensemble de la zone, 2019 bat tous les records. «En plus de leur retard, les pluies ont été beaucoup plus faibles que lors des années précédentes», ajoute le spécialiste. La MRC s’inquiète déjà de la saison sèche des prochains mois. Dans un rapport édité début octobre, elle alerte contre de «dangereuses coupures d’eau à venir pour la consommation, l’agriculture, la pêche du fait du faible débit du Mékong».

A l’absence de pluies s’ajoute le nombre croissant de barrages hydroélectriques. Sur son cours principal, huit murs de béton morcellent actuellement l’écoulement naturel du fleuve. Sept sont en Chine, un au Laos. Mais dix autres sont en projet ou en cours de construction. «La multiplication des barrages renforce les effets négatifs du changement climatique, explique Marc Goichot, responsable du programme eau du WWF dans la région du Mékong. Par exemple, à la fin de la saison sèche, les réservoirs chinois étaient vides. Les premières pluies ont donc été collectées pour renflouer les barrages et produire à nouveau de l’électricité.»

La coopération entre Etats touche ainsi ses limites. La MRC n’a pas de caractère contraignant et ne rassemble que quatre des six pays du Mékong: la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Vietnam. La Birmanie et la Chine ne sont que des partenaires extérieurs. «Bien souvent, les pays partageant le Mékong font passer leurs intérêts nationaux avant les intérêts communs», souligne l’expert.

La course à l’hydroélectricité

Suivant sa volonté de devenir la «batterie de l’Asie du Sud-Est», le Laos a ainsi inauguré le barrage hydroélectrique de Xayaburi fin octobre. Celui de Don Sahong entrera en service avant la fin de l’année, et sept autres sont en projet dans le pays. L’objectif: revendre l’électricité produite aux pays voisins. «Pour les intérêts nationaux et à court terme du Laos, le recours à l’hydroélectricité fait sens, poursuit Marc Goichot. Mais cette démarche ne prend pas en considération les autres pays et les conséquences à long terme sur tous les secteurs économiques. Du textile à l’agriculture, en passant par la pêche.»

Car au-delà du morcellement du fleuve, les barrages bloquent tout, ou presque, dans leurs réservoirs. La quantité de sédiments charriés par le Mékong a ainsi diminué de moitié depuis l’installation des premiers barrages dans les années 1990. Ils sont néanmoins nécessaires au renouvellement des berges et à la stabilité de l’important delta, au sud du Vietnam. De même, les stocks de poissons sont directement menacés. Le Mékong possède en effet la plus grande réserve continentale de poissons du monde et la majorité des espèces qui peuplent ses eaux sont migratrices. Une étude de la MRC met en garde: si l’ensemble des projets de barrages annoncés d’ici à 2040 voient le jour, entre 40 et 80% de la biomasse poissonneuse du Mékong pourrait disparaître, par rapport à ses niveaux de 2007.

A Phat Sanday, ces perspectives alarmantes détournent déjà les plus jeunes de la pêche. Certains quittent désormais la maison flottante familiale pour tenter leur chance sur la terre ferme: dans les champs de riz ou les usines de textile à l’orée des grandes villes du Cambodge.

Par François Camps - Le temps (.ch) - 1er Novembre 2019