Ceux du royaume d'Ava (Inwa) sont généralement en albâtre, richement maquillés de rouge et de noir, ceux de l'ethnie Shan ont un nez imposant, un ovale de visage plus fin et des yeux mi-clos rapprochés, quant à ceux des Mons, les plus enrobés, ils ont le regard sagement baissé... Qu'ils soient en bronze, en pierre ou en or fin - comme le bouddha Mahamuni de la grande pagode de Mandalay -, qu'ils soient sculptés dans la masse comme les quatre gardiens d'Ananda le temple le plus vénéré de Bagan, tous ces symboles du bouddhisme Theravada (« Petit Véhicule », pour les connaisseurs) rythment la vie des Birmans depuis la nuit des temps. À 80% bouddhistes, avec une multitude d'ethnies (135) et autant de dialectes qui ne communiquent guère entre eux, la population déroule partout les mêmes rites immuables autour de ses bouddhas.

Entre banians, acacias jaunes, cactus et frangipaniers, dans les petits temples de briques essaimés sur le site millénaire de Bagan comme dans les pagodes de Mandalay ou de Rangoon, on retrouve à certaines heures une ambiance de place de village à l'ombre des stupas. Amoureux discrets, familles bruyantes, copines en goguette, petits vieux pieux, moines, astrologues, chamans et vendeurs d'offrandes de pacotille... Le tout se bousculant, dans la ferveur et dans une joyeuse décontraction.

Il suffit de faire l'ascension de Mandalay Hill (1 729 marches, ou par l'ascenseur) un soir de pleine lune pour s'en convaincre. Et jouir d'un coucher de soleil unique sur la ville, dans l'ambiance très relax d'une grande fête de famille où les bougies s'allument au rythme des rires et des mélopées.

Balcons et sculptures dansantes

Aux 729 stèles blanches alignées au pied de la pagode Kuthodaw - qui abrite les canons bouddhiques gravés dans la pierre, « le plus grand livre du monde », dit-on ici avec fierté -, on préfère sans hésiter, l'autre bijou de Mandalay, le Shwe Nandaw Kyaung (le monastère du Palais d'Or).

Avec ses murs, ses balcons et ses hauts piliers en teck massif parés de sculptures dansantes, de fleurs, de nats (esprits tutélaires), de dentelles sculptées comme au point d'Alençon, avec ses triples toits richement festonnés, le lieu a incroyablement résisté aux tremblements de terre, aux termites, aux bombardements, aux Anglais... Et mérite bien l'attention qu'on lui porte : le gouvernement, soutenu par des partenaires internationaux, a entamé les colossaux travaux de restauration qui s'imposent pour conserver ce rare exemple de sculpture traditionnelle sur bois, laissé par des artistes birmans du xixe siècle. Reste l'autre patrimoine de la même époque, laissé par l'occupant...

Car il fut une époque où, lorsqu'on allait en Asie, « on allait au 'Strand' et au 'Raffles' ». Et tout le monde traduisait : à Rangoon et Singapour, dans l'un des hôtels palaces des frères Sarkies. À Paris, les mêmes descendaient évidemment au Ritz et à Londres au Savoy. Depuis le milieu du xixe siècle, les Britanniques multiplient les comptoirs et les colonies en Inde et en Asie où ils exportent leur art de vivre, leurs pelouses manucurées, leur style victorien, edwardien, leur sens du confort et de la majesté, qui crée des distances respectables.

À Rangoon, conquise depuis 1824, dans la moiteur d'un climat de mousson qui ronge tout sur son passage, le challenge fut de bâtir sur des sols meubles, marécageux et sujets aux tremblements de terre. Les architectes anglais et écossais, rompus aux nouvelles technologies (fonte et béton renforcé), ne devront reculer devant rien pour faire sortir de terre cette ville pour leur nouvelle colonie. Sur un plan quadrillé, comme à Manhattan. So pratic, so chic...

Le passé fait de la résistance

On peut ne pas aimer ce choix d'un modernisme occidental sans complexes, au pays des pagodes d'or. Pierre Loti, débarquant en 1901 sur le port vibrionnant de Rangoon fulmine : « Après les horreurs du quai, les horreurs de la ville. Une Rangoun immense, toute neuve, dotée de squares aux gazons tondus correctement. Le long des rues sans fin, bien tirées au cordeau, s'aligne tout ce qui a pu germer dans des cervelles européennes en délire colonial : temples grecs (stuc et plâtre) où l'on vend de la charcuterie ; manoirs féodaux (zinc et lattis) qui sont des magasins de chaussures ; cathédrales gothiques (brique et fonte) habitées par des brocanteurs chinois ! » (1)

Ce sont pourtant bien les splendeurs de l'époque coloniale qu'en 2019 une poignée d'organismes privés s'emploie à ressusciter. Entre Sule Pagoda, l'épicentre de la ville, Merchant street, Pansodan street et Bogyoke road pour les plus emblématiques, Rangoon concentre sans doute à elle seule ce que fut la flamboyante architecture coloniale britannique dans l'Asie du Sud-Est.

La brique fraise et vanille - voir le monumental Secretariat, ancien siège du Parlement, fraîchement ripoliné - côtoie le stuc festonné dévoré par l'entrelacs des racines d'un Ficus sacré (Pipal) qu'il sera délicat de déloger ; les majestueuses colonnades néocorinthiennes du Rosewood, le nouveau palace trendy, voisinent avec les fantômes du Sofaer Building, cette ancienne demeure de Isaac A. Sofaer, un riche marchand de Bagdad qui abrite un café très bobo au rez-de-chaussée, une galerie d'art branchée à l'étage et encore bien des parties vermoulues côté arrière-cours.

Mosaïques de tuiles, toits à double ou triple niveaux, teck sculpté dans la masse, hautes fenêtres cintrées, clochetons... Au fil des rues, l'oeil se perd dans cette profusion de détails où le passé semble faire de la résistance.

L'architecture coloniale redécouverte

Près de la gare, c'est un palace international qui est en train de voir le jour à l'abri des murs de brique des (gigantesques) anciens entrepôts ferroviaires. Derrière l'Excelsior, l'emblématique cinéma de Rangoon, transformé en espace culturel, les back alleys (ruelles) longtemps réduites à l'état de déchèteries municipales affichent une allure presque pimpante : Delphine de Lorme (créatrice de la marque Yangood dont les Rangoonaises raffolent), mène tambour battant leur rénovation avec l'aide d'artistes de street-art bénévoles... et la bénédiction de la municipalité.

Résultat, les rats ont déserté et un semblant de vie normale est revenu. L'ancien grand magasin Rowe & C, repris en main par Turquoise Mountain, l'organisme fondé par le prince Charles pour sauvegarder les savoir-faire dans le monde, est désormais le Tourist Burma Building, superbe vitrine du savoir-faire des artisans locaux.

Il était temps ! Car délavés par les moussons, leurs façades cannibalisées par une végétation envahissantes, des centaines de bâtiments (1 800 entre 1990 et 2011) ont déjà été rasées par leurs propriétaires (gouvernement et particuliers) pour faire place à des constructions archaïques d'un modernisme douteux mais plus rentable.

Pour préserver cet héritage architectural, un moratoire interdit aujourd'hui de détruire un bâtiment de plus de cinquante ans. « À Rangoon le système de propriété est complexe. Souvent vous vous trouvez en face d'un propriétaire du terrain et de propriétaires des appartements. Avec des points de vue difficilement conciliables », explique Emilie Rôoell, une jeune anthropologue qui a fondé Doh Eain (Notre maison, en birman), une entreprise socioculturelle qui apporte des aides techniques et des financements pour la restauration des vieux immeubles et des espaces publics.

Initiative saluée par tous ceux qui restent convaincus qu'on vit mieux dans les volumes et l'agencement intérieur des immeubles de trois ou quatre étages des années 1900-30, même déglingués, que dans les nouvelles cages à lapin modernes.

Restaurer dans les règles de l'art

L'historien Thant Myint U, petit-fils de U Thant (secrétaire général de l'ONU en 1961), fondateur de Yangon Heritage Trust, ne dit rien d'autre. Cet homme affable et érudit a d'abord récupéré puis restauré la demeure familiale datant des années 1930, dans les faubourgs de Rangoon. Lors d'une visite, on y appréciera la fraîcheur naturelle des pièces, non climatisées, dans la touffeur d'une journée de fin de mousson. Depuis 2012 il sensibilise avec succès les autorités municipales et gouvernementales à l'urgence des mesures à prendre pour préserver ce qui reste du patrimoine architectural colonial. Et surtout pour le restaurer dans les règles de l'art.

Il rejoint en cela les voeux des responsables du site archéologique de Bagan qui veillent sur la pérennité de 2 000 pagodes que le temps n'a pas toujours épargnées : « Bagan restauré à la va-vite est le parfait contre-exemple », assènent-ils, fondant tous leurs espoirs sur la récente inscription du site au patrimoine de l'Unesco, pour mettre fin au rapiéçage souvent grossier des courbes des stupas de l'ancienne cité royale sacrée.

Car, comme le chantait T.S. Eliot (in Quatre Quatuors) : « Le temps présent et le temps passé/Sont tous deux présents peut-être dans le temps futur/Et le temps futur contenu dans le temps passé/Si tout temps est éternellement présent. Tout temps est irrémissible. »

Par Jeanne-Marie Darblay - Les Echos - 22 novembre 2019