« Si vous essayez de taper le mot "justice" sur cette machine à écrire, c’est le mot "outrage" (indignation, en anglais) qui va sortir : c’est ce qui se passe en Birmanie ». Htein Lin est l’un des six artistes birmans sélectionnés pour l’exposition Everyday Justice qui se tient dans un ancien bâtiment colonial, au cœur de la ville de Rangoon. À la question : « Que signifie le concept de justice en Birmanie ? », cet ancien prisonnier politique sous la junte militaire (1962-2010) a choisi de répondre avec une œuvre d’une taille imposante : un rectangle délimité par des briques représentant une prison, où des dizaines de mains sont ancrées au sol, les doigts levés vers le ciel à la recherche de la justice. Au centre, une machine à écrire posée sur un bureau avec une invitation à composer le mot « justice », à côté d’une veste noire comme celles portées par les juges et les avocats. « Je veux que le public s’installe sur cette chaise et fasse sa propre expérience. Certes, vous n'êtes ni dans un vrai tribunal ni dans une vraie prison, mais avec cette machine à écrire et l’inversion des lettres, vous comprenez ce que la justice signifie vraiment en Birmanie », explique l’artiste Htein Lin, âgé de 52 ans.

Rapprocher les Birmans de la justice

Dans un pays où la junte militaire a quitté le pouvoir en 2011, mais où l’armée conserve un poids important, le manque d’indépendance de la justice et la corruption qui y est présente sont fréquemment dénoncés. Et les Birmans ont peu confiance en l’institution judiciaire. Cette année, le procès pour le viol présumé d’une petite fille de deux ans a suscité des manifestations de milliers de personnes dans le pays, dénonçant notamment l’inaction de la justice. « Et puis, un réalisateur est actuellement en prison, ainsi que des jeunes birmans qui ont participé à une performance satirique », complète Htein Lin. « La plupart des Birmans associent l’objectif de la justice avec le maintien de l’ordre, et non la protection de leurs droits », explique Vijaya Nidadavolu de MyJustice, un programme financé par l’Union européenne à l’origine de cette exposition. « Le système judiciaire paraît très loin du quotidien de la population : on espère que cette exposition va inciter les Birmans à se demander à quoi devrait ressembler la justice dans le pays ».

Pas de justice pour les femmes

L’exposition aborde aussi la question de la corruption, celle de la situation des minorités ethniques ou des femmes. L’artiste Emily Phyo a rencontré quinze Birmanes à qui elle a demandé la place de la justice dans leur vie. Les réponses ont été unanimes : aucune. « Certaines d’entre elles se concentrent uniquement sur leur survie, elles ne recherchent pas la justice », explique Emily Phyo. « Une mère m’a raconté s’être mariée avec le fils d’un responsable du gouvernement : le jour de son mariage, son mari l’a enfermé dans la maison, lui interdisant de sortir pendant neuf ans. Elle m’a dit : "C’est très difficile de se battre pour défendre ses droits quand on fait face à des personnes qui sont riches ou très haut placées ».

Tensions autour de l’exposition

Pouvoir parler de ces sujets lors d’une exposition est une réelle avancée pour les artistes et les organisateurs. « Il y a cinq ans, cela aurait été difficile, rien que d’y penser, vous auriez été envoyés en prison », reconnaît Htein Lin, l’ancien prisonnier politique. « On est devenu un peu moins prudent et un peu plus courageux pour exposer l’art », ajoute Nathalie Johnston, la commissaire de l’exposition qui vit en Birmanie depuis dix ans. Même si l’événement a été autorisé, le thème reste sensible : « Les autorités m’ont contactée pour demander le sens de mon travail. Je leur ai répondu qu’elles pouvaient l’interpréter comme elles le voulaient », confie Emily Phyo qui a travaillé sur les questions de genre. Si la jeune femme n’a rien changé à son travail, un autre artiste de l’exposition a dû faire un compromis et changer la légende d’une de ses œuvres. Représentant le corps de deux femmes en proie à une meute de chiens en référence au viol et au meurtre de deux femmes de la minorité ethnique Kachin, tuées par des militaires en 2015, la référence directe à cet événement a été enlevée pour évoquer plutôt les violences contre les femmes en général. « Personne ne veut censurer l’art, mais il faut protéger les personnes qui peuvent être ciblées, notamment les artistes », souligne la commissaire Nathalie Johnson.

Une exposition dont un des artistes a choisi de se retirer à quelques jours de l’ouverture : le Birman Sawangwongse Yawnghwe a dénoncé dans un communiqué l’hypocrisie de l’Union européenne (qui finance l’événement), critiquant notamment la location depuis plusieurs années par l’ambassadeur de l’UE d’une luxueuse résidence appartenant à la famille de Ne Win, le dictateur birman à l’origine du coup d’État militaire en 1962.

Par Sarah Bakaloglou - Radio France Internationale - 23 novembre 2019