L'ancienne icône de la paix Aung San Suu Kyi va entrer dans l'histoire de la Cour internationale de justice (CIJ) en assurant elle-même à partir de mardi la défense de la Birmanie, accusée par d'autres pays de "génocide" contre les Rohingyas.

La Gambie, mandatée par les 57 États membres de l'Organisation de la coopération islamique, a entamé une action judiciaire contre le pays d'Asie du Sud-Est pour "actes de génocide" devant la CIJ, créée en 1946 pour régler les différends entre États membres. De premières audiences se tiennent de mardi à jeudi.

Un tel déplacement est un fait inhabituel. "C'est très exceptionnel que de hauts dirigeants se rendent à la CIJ pour défendre eux-mêmes leur pays" et non seulement pour "attirer l'attention des médias", observe Willem van Genugten, professeur de droit international à l'université de Tilburg (Pays-Bas).

"Sans précédent mais aussi très imprudent"

Depuis août 2017, quelque 740 000 Rohingyas se sont réfugiés au Bangladesh pour fuir les exactions de l'armée birmane et de milices bouddhistes, qualifiées de "génocide" par des enquêteurs de l'ONU.

Les autorités birmanes maintiennent quant à elles que les militaires n'ont fait que réagir aux attaques de la rébellion rohingya, et qu'il n'y a eu ni nettoyage ethnique ni génocide.

Le rôle proéminent d'Aung San Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix en 1991, dans la défense de la Birmanie pourrait s'avérer être un couteau à double tranchant. "Sans précédent mais aussi très imprudent", prévient Cecily Rose, professeure assistante en droit international à l'Université de Leiden. Diplômée de l'université d'Oxford dans d'autres matières que le droit, Aung San Suu Kyi "n'a aucune qualification juridique et serait complètement perdue devant la Cour", estime-t-elle.

L'annonce de la venue devant la CIJ de la cheffe de facto du gouvernement birman, qui doit s'exprimer mercredi devant les juges, a choqué les observateurs internationaux, déjà très critiques envers elle, dont certains l'accusent de ne pas avoir défendu les Rohingyas.

"Ce qui pourrait être vu comme inhabituel à propos de la présence d'Aung San Suu Kyi à la tête de la délégation birmane, c'est le fait qu'elle est considérée comme personnellement responsable à un certain niveau des actes reprochés", déclare Mike Becker, professeur adjoint de droit international au Trinity College de Dublin.

Un seul génocide reconnu par la CIJ

La Gambie estime que la Birmanie a violé la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, un traité de droit international approuvé en 1948. La CIJ n'a établi qu'une seule fois qu'un génocide avait été commis : le massacre de 8000 hommes et garçons musulmans en 1995 à Srebrenica, en Bosnie.

L'initiative du petit État africain, à majorité musulmane, n'est pas la seule procédure judiciaire actuellement lancée dans cette affaire. La Cour pénale internationale, qui siège également à La Haye, qui poursuit des personnes individuellement, a donné en novembre son feu vert à une enquête sur les crimes présumés commis contre les Rohingyas.

Enfin, une plainte a été déposée en Argentine contre la Birmanie, la justice locale invoquant le principe de justice universelle. Cette plainte vise notamment Aung San Suu Kyi.

L'Express avec Agence France Presse - 8 décembre 2019