Pour rejoindre le village flottant de Phat Sanday, il faut remonter la route de terre qui part de Chhnok Tru et disparaît dans les eaux du lac Tonle Sap. Au matin, les pêcheurs accostent avec leurs petites embarcations pour livrer leurs prises aux marchands installés dans des cahutes en bois.

Tous les jours, Thida se fournit en poissons auprès de six pêcheurs pour les revendre à des intermédiaires qui emporteront la marchandise sur les marchés et dans les restaurants de Phnom Penh, la capitale du pays située à quatre heures de route au sud. «En ce moment, j’achète 200 kilos de poissons par jour mais à cette époque de l’année, ça devrait monter à une ou deux tonnes», s’alarme la commerçante qui négocie avec les pêcheurs de Phat Sanday depuis près de vingt ans.

Ronronnement

De la jetée, il faut quinze minutes pour gagner les maisons sur pilotis qui abritent plus de 400 familles éparpillées sur l’eau. Ici, tout se fait en bateau. Le ronronnement incessant des moteurs ne s’atténue qu’entre minuit et quatre heures du matin quand le village s’endort. A Phat Sanday, le revenu de la quasi-totalité des habitants repose uniquement sur la pêche.

Elu chef de la communauté de pêcheurs en juillet, Ly Kimsring montre du doigt une poignée d’arbres dont les troncs disparaissent dans l’eau du lac derrière sa maison en bois. «D’habitude, ces terres sont couvertes par la montée des eaux vers mai-juin, observe le pêcheur de 53 ans à la peau tannée par le soleil. C’est alors que les poissons arrivent du Mékong pour se reproduire. Mais cette année, ça n’est arrivé que très tard, en juillet-août. Nous savons qu’il y aura moins à pêcher. Si les eaux sont basses, les poissons ne viennent pas.»

Les pêcheurs espèrent un pic des prises entre décembre et février, mais tous parient dès à présent sur une mauvaise année. Le Tonle Sap fournit près de la moitié du total des pêches du pays (eau douce, de mer et aquaculture confondues). Son écosystème repose sur un équilibre délicat et un phénomène unique au monde. A la fois lac et rivière, le Tonle Sap se jette dans le Mékong à la saison sèche. Lorsque la mousson s’intensifie et que les pluies viennent gonfler le fleuve, le cours du Tonle Sap s’inverse et l’excédent d’eau venu du Mékong déborde dans les plaines inondables. A son niveau maximal, le Tonle Sap devient la plus grande réserve d’eau douce d’Asie du Sud-Est et couvre 7 % de la superficie totale du Cambodge. Cette ressource essentielle est un réservoir alimentaire national, tant pour la pêche que l’agriculture.

Cette année pourtant, le Mékong a atteint un niveau historiquement bas en pleine saison des pluies et le cours du Tonle Sap s’est inversé avec trois mois de retard d’après les relevés de la Mekong River Commission (MRC).

Mi-juillet, au cœur de la mousson, à la confluence du Tonle Sap et du Mékong, les niveaux relevés étaient inférieurs de 2,5 mètres à la moyenne. Plusieurs chercheurs prédisent pour cette année la pire sécheresse en un siècle sur le bassin inférieur du Mékong. «En temps normal, les forêts inondées du Tonle Sap sont un habitat favorable pour la reproduction des poissons migrateurs venus du Mékong, explique Khem Sothea analyste de la MRC à Phnom Penh. Mais si le niveau de l’eau est insuffisant, cela peut affecter la reproduction de certaines espèces.»

Grand flou

A Phat Sanday, Ly Kimsring dit attendre le pic de la saison pour confirmer ses prévisions. Comme de nombreux petits exploitants, il assure que les pêches sont moins abondantes et les revenus de plus en plus maigres année après année, alors que les autorités évoquent - sans les chiffrer - une hausse totale du nombre des prises sur le Tonle Sap.

La raréfaction des poissons est en partie due aussi à une concurrence exacerbée. Selon la fédération d’ONG Fact, le nombre de pêcheurs aurait presque doublé en dix ans. Jusqu’à deux millions de personnes pêcheraient aujourd’hui sur les eaux du Tonle Sap dans un pays qui compte 15 millions d’habitants. L’économie locale autour du lac est fragilisée à la fois par les effets du réchauffement climatique, la surpêche, l’activité illégale et le grand flou des régulations en vigueur. L’appauvrissement guette les communautés villageoises.

«L’an dernier, j’ai dû vendre la voiture et la maison dans lesquels j’avais investi à Phnom Penh afin que mes quatre aînés puissent poursuivre leurs études. J’en ai les moyens, poursuit Ly Kimsring. Mais la plupart des familles de Phat Sanday se sont endettées avec des microcrédits et parfois les créanciers viennent saisir leur bateau, leur maison, tout.»

Autre conséquence inquiétante : la diminution de la taille des poissons, victimes de la surpêche et d’une mauvaise alimentation. Un phénomène attesté par les pêcheurs, la MRC et la revue Nature. Les espèces n’ont plus le temps de boucler leur cycle de croissance. «Plusieurs mares que nous surveillons ont atteint des niveaux bas critiques cette année, empêchant la migration des poissons, explique Sarah Freed chercheuse pour Worldfish Cambodge qui gère près de 140 zones de conservation et de reproduction pour les poissons situées dans des rizières inondées à proximité du Tonle Sap. Et quand ils finissent par migrer, leurs têtes sont grosses et leurs corps plus fins que la normale, ce qui indique qu’ils n’ont pas pu trouver la nourriture nécessaire à leur développement lors de ces périodes de sécheresse.»

Pour plusieurs ONG et experts, ces diminutions des stocks et du gabarit des poissons sont dues également au développement de l’activité sur les berges des cours d’eau et à la multiplication des barrages hydroélectriques sur le Mékong. Sur le cours principal du fleuve, onze barrages majeurs ont été construits en Chine. Depuis fin octobre, deux premiers mégabarrages sont entrés en service au Laos sur le cours inférieur du Mékong malgré les inquiétudes de plusieurs organisations non gouvernementales. Neuf autres sont en cours de construction ou en projet au Laos, en Thaïlande et au Cambodge.

Une étude de la MRC juge que les effets cumulatifs de ces barrages pourraient fortement menacer la sécurité alimentaire de la région et mener à une chute de 40 % à 80 % des ressources en poissons d’ici à 2040.

Deux pics

Pour expliquer l’intensification des vagues de sécheresse qui perturbent les cycles du Tonle Sap, de nombreux rapports mentionnent les vents chauds du phénomène océanique El Niño qui peuvent retarder l’arrivée de la mousson en Asie du Sud-Est. Certains experts redoutent ce qui pourrait être un changement définitif des régimes de pluies dans la région. Chercheur installé à Battambang dans le nord-ouest du Cambodge depuis 2002, Jean-Christophe Diepart explique ainsi que la mousson comporte habituellement deux pics de précipitations, mais «de plus en plus on observe une arrivée très progressive des pluies et un seul pic en fin de saison», indique-t-il.

Les pêcheurs de Phat Sanday sont particulièrement vulnérables à tous ces changements parce qu’ils appartiennent à une minorité qui ne vit que de la pêche. «Avant, nous gagnions environ 100 000 riels (22 euros) par prise, maintenant c’est davantage autour de 40 000 riels (9 euros), voire moins», se lamente Seksok, pêcheur depuis vingt ans.

Au Cambodge, la pêche est pourtant très rarement l’activité principale des populations bordant le Tonle Sap. Une majorité pratique l’agriculture, principalement celle du riz, et ne pêche qu’au plus haut de la saison.

Or cette année, le manque d’eau menace également les vastes étendues agricoles qui dépendent du Tonle Sap. Le chercheur Jean-Christophe Diepart constate des pertes de rendements agricoles «phénoménales» pour les petits producteurs à cause de sécheresses et d’inondations de plus en plus extrêmes dans le pays. Et pointe des carences dans l’action du gouvernement.

Si des investissements sont par exemple lancés dans l’irrigation, ils sont encore insuffisants et concernent des zones trop ciblées où «elles bénéficient aux plus grosses exploitations», note Jean-Christophe Diepart. Elles ne sont pourtant qu’une minorité au Cambodge où la surface moyenne cultivée par agriculteur est d’environ 1,5 hectare. «L’Etat ne favorise pas assez les processus d’apprentissage collectif pour que les problèmes qui surviennent cette année, et surviendront certainement dans les années à venir, soient mieux appréhendés par la population», poursuit-il.

Usines textiles

D’autres experts tempèrent et disent croire dans l’incroyable faculté naturelle de régénération du Tonle Sap. A Phat Sanday, on commence à chercher des sources de revenus alternatives à la pêche. La fédération Fact porte ainsi un projet d’écotourisme dans la zone où les pêcheurs sont incités à diversifier leur activité.

Craignant pour leur avenir, quelques-uns parmi les plus jeunes envisagent de s’installer sur la terre ferme. Certains iront travailler dans les usines textiles, rejoindront la capitale, peut-être la Thaïlande, d’autres se tourneront vers l’agriculture. Une option que Seksok, envisage avec appréhension. «Nous ne connaissons que la vie de pêcheur et les techniques qui vont avec. Je ne sais pas comment gagner ma vie sur la terre ferme, explique ce fils et petit-fils de pêcheur. Mais pour le bien-être de ma famille, je dois me préparer à quitter le village.» La fin annoncée d’un monde flottant.

Par Juliette Buchez - Libération - 25 décembre 2019