Sur leurs tee-shirts, on pouvait lire l’inscription «Courir pour chasser Tonton», le surnom donné au Premier ministre Prayuth Chan-o-cha, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en 2014 puis légitimé lors d’un scrutin très contesté, dont ils réclament la démission.

La course a rassemblé plusieurs milliers de personnes, jusqu’à 10 000 selon les organisateurs : c’est la manifestation politique publique la plus importante depuis 2014 en Thaïlande. A l’origine, elle avait pour but la défense du parti Nouvel avenir, menacé de dissolution par la Cour constitutionnelle. Thanathorn Juangroongruangkit, son jeune leader, a connu une ascension politique fulgurante avec les élections de mars 2019 : parfaitement inconnu quelques mois plus tôt, son parti a remporté plus de 80 sièges au Parlement. Depuis, il est l’ennemi public numéro 1 et a vu se multiplier les procédures judiciaires à son encontre, jusqu’à sa disqualification en tant que député. «On ne se laissera pas intimider», promet-il à ses supporteurs, heureux de le voir arriver au petit jour.

Les manifestants, en majorité des moins de 30 ans, ont des revendications très larges. «Nous sommes venus pour exiger plus de démocratie, explique un jeune instituteur. En Thaïlande, c’est un vernis démocratique, on n’écoute jamais le peuple. Toutes les institutions sont au service du pouvoir en place.» Tous s’accordent à dire qu’une limitation du budget et du rôle de l’armée en politique, ainsi qu’une refonte du système judiciaire, sont nécessaires. «Il y a trop d’impunité pour les puissants, c’est le principal problème», considère une étudiante en sciences sociales. Les motifs de discorde interrogent les fondements même de l’identité thaïe : les jeunes se disent notamment fatigués du système de patronage, une donnée culturelle essentielle en Asie du Sud-Est qui rend ardue toute remise en question d’un plus âgé ou d’un plus riche.

«Il y a trop d’impunité pour les puissants»

Les manifestants, en majorité des moins de 30 ans – même si quelques anciens sont venus apporter leur soutien – ont des revendications très larges. «Nous sommes venus pour exiger plus de démocratie, explique un jeune instituteur. En Thaïlande, c’est un vernis démocratique, en réalité on n’écoute jamais le peuple. Toutes les institutions sont au service du pouvoir en place.» Tous s’accordent à dire qu’une limitation du budget et du rôle de l’armée en politique, ainsi qu’une refonte du système judiciaire sont nécessaires. «Il y a trop d’impunité pour les puissants, c’est ça le principal problème», considère une étudiante en sciences sociales.

Au même moment, au parc Lumpini, en plein centre-ville, se tenait un contre-rassemblement des supporters du gouvernement, baptisé «Courir pour soutenir Tonton». L’âge moyen y est plus élevé, autour de la cinquantaine, la course s’avère finalement être une tranquille marche à pied, agrémentée de danseuses traditionnelles, au son des tambours. Ici, on colle des portraits de l’«Oncle Tu» sur des panneaux, avec des Post-it et des cœurs. «L’Oncle Tu a déjà fait beaucoup pour le pays, mais nos jeunes frères et sœurs ne s’en rendent pas compte, parce qu’ils ne connaissent pas le monde du travail, explique un manifestant quadragénaire. Il a mis en place une taxe foncière, par exemple, ce que personne n’avait jamais osé faire avant lui.» Les supporters de Nouvel avenir seraient donc des post-ados de milieux favorisés, pas au fait des réalités de leur pays.

«La poussière sous les pieds»

On n’est pas pour l’instant dans une logique d’affrontement violent entre deux groupes radicalement opposés, au contraire des années précédentes, où des paysans du Nord-Est (les Rouges) affrontaient les classes moyennes urbaines. Là, il s’agit plutôt d’un clash des générations, parfois au sein des mêmes familles. Mais les motifs de discorde n’en sont pas moins profonds et interrogent les fondements de l’identité thaïe. Les jeunes se disent fatigués du système de patronage, une donnée culturelle essentielle en Asie du Sud-Est qui rend difficile toute remise en question d’un plus âgé ou d’un plus riche. La coutume est même de baisser légèrement la tête lorsque l’on passe près de ces «Pu Yai», les gens importants.

Tout en haut de cette pyramide, il y a la sacro-sainte monarchie. Si l’institution elle-même n’est pas forcément remise en cause, c’est le rapport à une monarchie sacrée, dont on ne peut rien dire puisqu’on est «la poussière sous les pieds» – c’est ainsi qu’un Thaï doit faire référence à lui-même s’il s’adresse à un membre de la famille royale – qui est interrogé par la nouvelle génération. Récemment, le voyage d’une des filles du Roi dans les îles du Sud, qui empêché les bateaux de pêcheurs et de touristes de croiser dans la zone pendant plusieurs jours, a provoqué une vague de fureur inédite sur les réseaux sociaux, sous le hashtag «#fermetonîle». Plus que des mesures concrètes, ce sont avant tout des changements culturels et symboliques qui sont exigés par la nouvelle génération de Thaïlandais.

Par Carol Isoux - Libération - 12 janvier 2020