Arrêté en 2017, il est accusé d’avoir fomenté une révolution contre le régime du premier ministre Hun Sen avec l’aide des États-Unis, et risque jusqu’à 30 ans de prison.

À son arrivée au tribunal, mercredi 15 janvier, Kem Sokha a été accueilli par une centaine de supporteurs maintenue à distance par un cordon de sécurité et de nombreux policiers. À leurs côtés, des journalistes et représentants d’ONG. Le procès est censé être public, mais seule une trentaine de personnes a été autorisée à pénétrer dans le tribunal.

Aux yeux de nombreuses organisations des droits de l’Homme, ce procès relève d’une manipulation politique. « Le crime est inexistant. Il a été fabriqué politiquement pour favoriser la répression du parti d’opposition. Le tribunal doit acquitter Kem Sokha pour mettre fin à cette parodie de justice », a clairement déclaré le directeur régional d’Amnesty International Nicholas Bequelin.

Le dernier opposant à Hun Sen

À 66 ans, Kem Sokha est la dernière figure de l’opposition cambodgienne vivant sur le territoire et encore susceptible d’inquiéter le premier ministre Hun Sen qui célèbre ses 35 ans de règne. Après des études de chimie en Tchécoslovaquie, Kem Sokha a travaillé dans la production d’alcool, puis fondé une des premières organisations locales de défense des droits de l’Homme. Il a tracé ensuite son sillon politique avant de fonder le Parti des droits de l’homme. En 2012, il fusionne avec le parti de Sam Rainsy, formant ensemble le Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP), qui séduit de plus en plus d’électeurs jusqu’en 2017. Cette année-là, il est arrêté pour « trahison », le CNRP est dissous, laissant le champ libre au parti de Hun Sen, réélu en 2018. Deux minutes de vidéo en débat

Les discussions au tribunal, ce 15 janvier, ont porté sur la seule preuve tangible avancée par l’accusation : un extrait d’une vidéo de deux minutes d’un discours tenu en Australie en 2013. Kem Sokha y détaille sa stratégie politique et fait état de soutiens et conseils américains. Selon le site local de la radio Voice of America-Khmer, présent lors de l’audience, l’opposant a demandé à passer la vidéo dans sa version non coupée, en mettant une clé USB à la disposition du tribunal. Un procureur a alors objecté que la clé pourrait faire exploser les ordinateurs…

Dans un post publié hier sur la page Facebook d’un de ses proches, Kem Sokha a réaffirmé son innocence : « Toutes mes activités étaient centrées sur les droits de l’homme et la démocratie, menées de manière pacifique et non violente conformément à la Constitution du Royaume. »

Le retrait de l’accord « Tout sauf les armes »

Ce procès devrait durer trois mois à raison de deux jours par semaine. Pour nombre d’observateurs, c’est avant tout un moyen pour le gouvernement de gagner du temps. L’UE doit rendre une décision clé, dans un mois, sur la levée d’un accord douanier préférentiel « Tout sauf les armes » (TSA), crucial pour l’économie cambodgienne. Son maintien est conditionné à des garanties de bonne conduite démocratique de Phnom Penh. La concomitance des récents événements est troublante ; la résidence surveillée de Kem Sokha a été levée en novembre, alors que l’UE rendait une première décision sur l’accord douanier.

« Un verdict de culpabilité semble inévitable car un acquittement saperait le récit de trahison poussé par le gouvernement », juge Astrid Norén Nilson, experte du Cambodge à l’Université de Lund, en Suède. « La question est plutôt de savoir si un verdict de culpabilité sera suivi ou non d’un pardon royal. Si c’est le cas, cette concession sera peut-être suffisante pour que l’UE ne supprime pas les préférences commerciales. Sinon, il semble presque certain que l’accord TSA sera annulé », analyse-t-elle.

Par Éléonore Sok-Halkovich - La Croix - 15 janvier 2020