« Quand ils étaient trop nombreux le gouvernement ressentait la pression de leur présence. Maintenant qu’ils s’en vont, leur départ est un souci. Mais nous travaillons d’arrache-pied pour trouver le moyen de concilier la sécurité, l’ordre et le développement ».

La pression dont parlait Sar Kheng était celle des débordements d’une présence chinoise anarchique dont le port de Sihanoukville à 200 km au sud-ouest de Phnom-Penh sur le golfe de Thaïlande est le symptôme le plus visible.

En même temps que les affaires, le développement, les constructions d’infrastructure – dont une route à 4 voies vers Phnom-Penh -, les zones économiques spéciales, les emplois et le flot financier, les dizaines de vols directs de Chine ont, depuis 2016 amené une longue suite de désagréments dans ce qui, il y a seulement 15 ans, n’était encore qu’une grosse bourgade de pêcheurs s’éveillant à la vie.

Les embarras de plus en plus toxiques qui submergent la ville vont des batailles de rues entre gangs chinois concurrents aux trafics de drogue et d’êtres humains (prostitution et femmes cambodgiennes mises sur le marché des célibataires chinois), en passant par la profusion des casinos réservés aux Chinois à quoi s’ajoute la flambée des prix de l’immobilier ayant exclu du marché les Cambodgiens de la classe moyenne qui ne peuvent plus se loger.

Sévère reprise en main.

Mais depuis le milieu de l’année dernière la métropole du sud cambodgien qui porte le nom de l’ancien Roi héritier des Norodom et des Sisowath, est secouée par le choc d’une reprise en main dont la force inflexible pèse depuis Pékin.

Par dizaines de milliers, dit un article du journaliste australien Shaun Turton dans le Nikkei Asian Review du 10 janvier, les Chinois quittent la ville, des casinos ferment, la moitié des restaurants ont mis la clef sous la porte, les revenus de ceux qui restent ont baissé de 80%, tandis que les loyers ont massivement chuté.

Quant aux Cambodgiens qui s’étaient endettés, souvent lourdement, pour chevaucher l’euphorie immobilière ou offrir des services aux Chinois, ils en sont pour leurs frais. Leurs clients potentiels sont partis sans laisser d’adresse. L’article cite l’histoire d’un particulier ayant acheté 5 voitures de luxe louées à des Chinois.

Aucune d’entre elles n’a été rendue. Retrouvées à l’aéroport ou sur les parkings de casino, elles ne trouvent plus de clients. Il les revendra à 50% de leur valeur, comme il a déjà revendu sa maison pour commencer à payer ses dettes.

Un autre avait emprunté 600 000 $ pour construire un petit complexe hôtelier de 20 chambres qu’un directeur chinois de casino lui louait 18 500 $ par mois. Lui aussi a disparu sans crier gare, laissant le Cambodgien le bec dans l’eau couvert de dettes et sans revenus.

Aujourd’hui, la ville est hérissée de chantiers abandonnés. Sur certains d’entre eux des banderoles blanches appellent à l’aide signalant que les ouvriers chinois ou/et khmers n’ont pas été payés. Le 22 juin, l’effondrement d’un immeuble a tué 28 personnes. Le renforcement du contrôle des normes de sécurité qui s’en est suivi est à l’origine de l’arrêt de 12 chantiers non conformes.

Coup de balai.

Mais le remue-ménage sous forme de coup de balai, date du mois d’août quand Pékin a fait pression sur le premier ministre Hun Sen pour l’obliger à interdire les jeux d’argent en ligne.

L’industrie des paris sur internet animée depuis Sihanoukville par une armée d’agents rivés par roulement jour et nuit à leurs écrans, canalise des sommes extraordinaires envoyées en ligne depuis la Chine par les intoxiqués du jeu.

200 000 opérateurs animaient 200 sites de jeux en ligne qui, dit « IGamiX », une société d’analyse de Macao, généraient « au bas mot » entre 2,7 Mds et 4,5 Mds de $ chaque année, représentant 90% des revenus de la plupart des casinos.

Depuis Pékin, ayant en ligne de mire que Sihanoukville accueillera le sommet de l’ASEAN en 2022, les autorités chinoises inquiètes de leur image ont fini par comprendre que la ville était devenue l’épicentre toxique d’une contagion des jeux d’argent ayant infecté des millions de Chinois.

Le port qui s’est aussi transformée en quelques années en une gigantesque machine à blanchir l’argent sale, offre l’image chaotique d’un développement anarchique où l’empreinte désordonnée des investisseurs chinois cupides est du plus mauvais effet.

L’interdiction a immédiatement mis sur le carreau 7000 employés des établissements de jeu et poussé à rentrer en Chine les armées de « croupiers » du net d’autant plus inquiets que la police cambodgienne a multiplié les descentes, arrêtant chaque fois des dizaines d’entre eux sous les yeux ébahis des voisins qui ignoraient leur présence.

Ce n’est pas tout, quelques Chinois qui se désolaient du chaos généré par leurs compatriotes sans scrupules ont, peut-être pilotés par le Parti, fondé une association dont le but est de redresser la mauvaise image laissée par le tumultueux tsunami des jeux en ligne et de réparer les liens avec les Khmers passablement endommagés.

En dépit du choc qui vient brutalement d’assécher le flot d’argent dont la ville devenue chinoise se gavait, ces hommes d’affaires ou ces simples particuliers venus avec leurs familles chercher des opportunités de travail plus lucratives qu’en Chine ont l’intention de rester. Ils savent que l’œil de Pékin a définitivement tué l’argent facile. Mais ils espèrent une croissance plus stable et plus viable.

En même temps, le gouvernement chinois sait bien qu’il ne suffit pas d’avoir fait exploser la bulle. Il vient d’octroyer un premier prêt de 300 millions à Phnom-Penh pour reconstruire les routes. D’autres subsides viendront pour assainir les égouts et améliorer l’écoulement des eaux que les constructions sauvages ont obstrué provoquant d’incessantes inondations.

Les échéances sont fixées. Hun Sen qui vient de comprendre le prix de l’obédience inconditionnelle à la Chine a moins de 2 années pour nettoyer ses écuries d’Augias et, comme dit Sar Kheng, "développer le pays dans l’ordre et la sécurité". Compte tenu de l’état des lieux et de l’addiction aux jeux d’argent de la plupart des Chinois, le défi est considérable.

Par François Danjou - Question Chine - 25 janvier 2020