La commission du commerce international du Parlement européen s’est prononcée le 21 janvier en faveur d’un accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Vietnam, par 29 voix pour, 5 abstentions et 6 voix contre, dont la mienne. Un second vote est prévu en session plénière à Strasbourg mi-février.

L’UE, telle qu’elle est dirigée aujourd’hui, n’a visiblement toujours pas intégré la crainte des travailleurs européens face à la menace que constitue pour eux la compétition mondiale exacerbée. Elle fait fi de la pression à la baisse des salaires et des risques de délocalisation des emplois. Elle s’entête à signer à tour des bras des accords de libre-échange avec des pays en développement qui pratiqueront de fait et de droit du dumping social.

La libéralisation des échanges n’est pas un jeu gagnant-gagnant. L’accroissement général du commerce n’est pas une garantie de redistribution équitable des richesses et l’augmentation des échanges de biens n’est pas neutre pour notre environnement.

C’est un cas manifeste de double langage pour une Commission et une majorité parlementaire qui s’enorgueillissent de voter des résolutions sur l’urgence climatique et le pacte vert pour le climat et qui, dans le même temps, lèvent toute barrière au commerce. C’est d’autant plus inconséquent quand ces accords sont signés avec des pays en développement appliquant des normes environnementales de production bien moins protectrices de la nature que celles en usage en Europe.

Valeurs fondamentales. Le cadre du commerce international proposé par l’Union européenne dans ces accords de libre-échange a deux conséquences graves. La première est l’exportation de nos emplois, la seconde est l’importation de biens dont la production a entraîné un surcroît de pollution par rapport aux biens produits en Europe. Ce dumping environnemental crée un accroissement incessant d’échanges et de transports de biens qui ont un impact en termes d’émissions de gaz à effet de serre.

Et que dire de cet accord de libre-échange avec un pays comme le Vietnam, qu’il faut certes soutenir dans son long chemin vers plus de démocratie, plus de droits sociaux et de respect des droits de l’homme, mais qui doit résonner douloureusement aux oreilles des prisonniers politiques, des journalistes emprisonnés, des syndicalistes muselés, des enfants qui travaillent ? Plus de commerce et plus de profit justifient visiblement de renier les valeurs fondamentales sur lesquelles l’Union européenne est censée se construire.

Au lieu de tenter de diffuser vraiment ces valeurs, en s’appuyant pour ce faire sur un rapport de force économique et diplomatique, elle se contente de leurres grossiers pour se rassurer à bon compte et pouvoir ainsi commercer, commercer encore, commercer toujours plus, ad nauseam.

Il y a un coût social porté par le nivellement mondial, la compétition généralisée entre travailleurs et le surprofit réalisé sur leurs dos par un capitalisme fiscalement apatride. Il y a un coût environnemental évident dans la mondialisation agricole qui vient enferrer les petits producteurs locaux dans une soumission accrue aux grands groupes agroalimentaires internationaux. Cela favorise la monoculture et l’usage exacerbé de pesticides mortels. Cela réduit la biodiversité, appauvrit et assèche les sols, limite la résilience des écosystèmes et au final aggrave la catastrophe climatique. C’est exactement ce que l’on observe, impuissant, en regardant l’Australie brûler et étouffer littéralement.

Code pénal. Le Vietnam est le nouvel atelier du monde et cet accord va mettre encore plus à mal l’industrie européenne, particulièrement dans la mécanique et le textile (ce dernier employant toujours 2 millions de travailleurs). Le déficit de notre balance commerciale avec ce pays s’aggrave à vue d’œil (multiplié par 6 en dix ans), mais les oracles de la Commission européenne veulent toujours croire, a contrario de leurs propres études d’impact, très pessimistes, que tout cela va s’équilibrer par l’intervention miraculeuse de la main invisible du marché.

Un flou inquiétant persiste aussi quant à la ratification par le Vietnam des conventions de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) concernant la liberté syndicale. Il est à espérer que les promesses qui ont été faites soient tenues, mais aucun mécanisme de sanction n’est prévu. Or tous les praticiens du Commerce international savent que le bât blesse précisément sur l’application et le contrôle des accords commerciaux.

Cela revient à dire que non seulement cet accord n’est pas assez protecteur mais que les quelques promesses qui ont été faites en marge de sa négociation ne seront pas vérifiées et encore moins sanctionnées. Enfin, même en cas de ratification des conventions de l’OIT, le Code pénal vietnamien permet au gouvernement de caractériser aisément toute organisation comme une menace vis-à-vis du régime.

Entre inconséquence et hypocrisie, la plus grande puissance commerciale au monde s’enferme dans une impasse sociale et climatique, quand sa responsabilité aurait été justement d’infléchir le fonctionnement actuel du commerce, de proposer une alternative à la furie productiviste qui détruit notre planète, et de panser les plaies de ses salariés mis sur le carreau par la règle du profit maximum sans entrave légale et géographique. Peu importe que notre maison brûle, pourvu que nous signions toujours des accords de libre-échange !

Par Emmanuel Maurel - L'Opinion - 27 Janvier 2020