En six ans, il avait couvert la guerre des Six Jours, Mai 68, le conflit nord-irlandais et la guerre du Vietnam.

Comment naît la rencontre d’un sujet avec son auteur ? Comment s’impose l’impérieuse nécessité de tourner un film, de consacrer des mois de sa vie à poursuivre une obsession, à chercher le regard d’un absent dans la vibration de ses images ?

Un jour, la cinéaste Mariana Otero reçoit d’un ami un gros livre qui rassemble les reportages d’un photographe mort à 30 ans, en 1970 au Cambodge, dont les journaux se disputaient les clichés si impressionnants de justesse, de profondeur, habités par une présence. Nul n’a jamais su ce que furent ses derniers instants. Son corps n’a jamais été retrouvé.

En six ans, Gilles Caron avait couvert la guerre des Six Jours, Mai 68, le conflit nord-irlandais, la guerre du Vietnam. Happée par la beauté de ces documents et ce destin tragique qui la renvoie à la mort, au même âge, de sa mère (sujet de son film Histoire d’un secret, en 2003), Mariana Otero se lance dans une enquête intime et fouillée sur le travail de ce photoreporter.

La réalisatrice pressent que la vérité de cet homme, fauché si jeune, se trouve dans l’évidence et la clarté de ses images. Elle s’immerge dans ses 100 000 clichés numérisés. Devant les scènes de Mai 68, Mariana Otero cherche le visage manquant de sa mère qui aurait dû se trouver dans la foule. Scrutant pendant des mois les planches-contacts de tous ses reportages, rétablissant la chronologie précise de ses déplacements, repérant l’endroit exact et le cadrage de ses clichés, elle épouse son cheminement intérieur, mental et physique. Cinéaste, elle cherche à comprendre comment il parvenait, au milieu du chaos, à rendre si présents, si singuliers, les individus que son objectif isolait. Elle part en Irlande du Nord retrouver des témoins de son passage. Et interroge ses filles restées avec leurs questions sans réponse.

Un montage somptueux de délicatesse

Le dernier rouleau la saisit. Des adolescents cambodgiens en uniforme se préparant pour la guerre, un portrait lumineux de Gilles Caron pris par un confrère et des photos de ses deux filles. Il ne voulait pas partir pour le Cambodge… Le matin de sa disparition, lui qui n’écrivait jamais à sa femme en reportage lui adresse une lettre désemparée. Il veut renoncer à ce métier pour se consacrer à sa famille. Il rêve, ce jour-là, de prendre le dernier avion pour Paris.

Film magnifique et bouleversant, vibrant tombeau brodé de silence, au montage somptueux de délicatesse, cette Histoire d’un regard mêle celui, perdu, de Gilles Caron et celui, si intense, de Mariana Otero, au long d’un monologue de murmure ému.

Histoire d’un regard, à la recherche de Gilles Caron de Mariana Otero - Film français, 1 h 33

Par Jean-Claude Raspiengeas - La Croix - 28 janvier 2020