Mais l'intensité et la rapidité de son développement ont en revanche de quoi surprendre : en cinq ans, le nombre de salariés du secteur a quintuplé, pour atteindre probablement assez largement plus d'un million de personnes, auxquelles il convient d'ajouter les milliers de postes pourvus par les sous-traitants et partenaires de tous genres, comme la logistique et le transport. A terme, d'après plusieurs études conduites par de grandes marques de vêtements soucieuces d'analyser leur approvisionnement, le nombre d'ouvriers du secteur pourrait atteindre 1,5 million d'ici à la fin de 2020 et dépasser les deux millions dans les années à venir. Enfin, « ouvriers » pas vraiment, puisque ce sont surtout des ouvrières, les emplois à la production de base dans les centaines d'usines du pays étant presqu'exclusivement pourvus par des femmes.

Si sur le papier cette multiplication des emplois est une bonne chose pour tous, dans les faits il faut noter que ce succès provient en grande partie de la hausse des coûts de production dans des pays voisins comme le Vietnam, la Malaisie ou le Cambodge, hausse pour beaucoup liées à l'augmentation des faibles salaires des ouvrières. Parmi les voisins, seul le Bangladesh salarie encore en dessous de la Birmanie, à environ 60 euros par mois pour 8h de travail minimum là où la Birmanie paye un peu plus de 100 euros. La Malaisie est l'unique pays de la région qui dépasse les 200 euros mensuels, le Cambodge étant désormais proche des 170 euros et le Vietnam des 150.

L'industrie du textile fournit non seulement des emplois mais génère évidemment de forts revenus pour le pays. En 2019, durant les 10 premiers mois de l'année, ce sont plus de 300 millions d'euros de bénéfices qui ont été dégagés, en hausse de plus de 10% par rapport à 2018. Le textile est d'ailleurs devenu le numéro un de l'exportation birmane, passé d'environ 300 millions d'euros en 2010 à plus de 4 milliards d'euros en 2019. L'Union européenne est le principal client de cette activité, accueillant près de la moitié de la valeur de ces exportations – 2 milliards d'euros – en hausse d'environ 20% par rapport à 2018, l'inscription en 2013 de la Birmanie sur la liste des pays bénéficiant d'un accès préférentiel au marché de l'UE ayant servi de détonateur au développement du domaine.

Et c'est là une des grosses limites du succès birman : une sortie de cet accord – et les conditions diplomatiques du moment soulèvent la question... - et l'édifice de textile s'écroule. Autre grande fragilité, les nombreuses grèves pour protester contre les mauvais traitements et l'attitude féodale de (très) nombreux dirigeants du secteur peu enclins à respecter les lois sur le travail. Une attitude qui pourrait, comme cela s'est passé au Cambodge par exemple, finalement avoir raison de la croissance un peu extravagante du secteur en Birmanie, sans toutefois remettre en cause son importance économique à terme. Autre risque non-négligeable sur la même secteur, l'évolution du consommateur européen vers plus d'éthique sur l'étiquette, avec certes pas une révolution mais plus de contrôles sur les pratiques sociales et environnementales dans les usines, qui résulteraient à n'en pas douter en une forte augmentation des coûts de production. Les espoirs du gouvernement et des industriels birmans de dépasser les 10 milliards de dollars étasuniens de valeur à l'exportation d'ici à 2024 semblent donc possibles mais fragiles.

Une solution que souhaite privilégier les industriels seraient de passer du mode de fabrication dit CMP – l'usine n'a aucune initiative et fabrique sur plans et ordres les produits demandés – au mode dit FOG – le commanditaire conçoit et fournit de A à Z un produit après un accord préalable sur le prix – beaucoup plus rentable. En « FOG », les gains pourraient être multipliés par 10 ! Mais un tel système de production demande des savoir faire qui sont encore très rares en Birmanie à tous les niveaux, depuis les ouvrières spécialisées aux patrons formés et compétents en passant par des concepteurs efficaces, rapides et conscients des critères de service et de qualité requis en Europe, le tout organisés dans des systèmes de productions flexibles et adaptables. Autant de critères pour l'instant largement absents... Car ces talents et ces capacités existent en Birmanie, évidemment, mais de manière très minoritaire encore pour l'instant. Ce changement du « CMP » au « FOG » risque donc de rester encore longtemps un vœu pieu...

Lepetitjournal.com - 4 février 2020