La mesure est venue rappeler qu’une guerre était non seulement toujours en cours mais qu’elle s’enracinait dans l’ouest de la Birmanie. Mardi, les autorités ont réimposé pour trois mois la fermeture d’Internet dans cinq cantons des Etats Rakhine et Chin, en proie à des affrontements nourris dans l’ouest du pays.

Trois jours plus tôt, l’armée nationale, la Tatmadaw, et l’Arakan Army (AA), une rébellion bouddhiste qui réclame plus d’autonomie, avaient échangé des tirs d’artillerie et d’obus pendant plusieurs heures autour du village d’Amyet Taung, théâtre récurrent de violents combats depuis plusieurs mois. Fin janvier, deux femmes rohingyas ont été tuées, une dizaine d’autres blessées, toutes victimes collatérales d’une attaque dont chacun des camps a rejeté la responsabilité sur l’autre.

Justifiée pour des raisons de «sécurité nationale» et pour lutter contre les «fausses nouvelles», selon des chercheurs proches des militaires, la décision de bloquer le Web, comme il l’avait été l’année dernière, a mis en alerte les militants des droits de l’homme. «Le blocage d’Internet a empêché la communauté internationale et les organisations locales de la société civile de connaître les violations des droits de l’homme», a réagi sur le site de Radio Free Asia, Nickey Diamond de l’ONG Fortify Rights.

L’ouest Birman est une région enclavée, pauvre et difficile d’accès. «L’Etat Rakhine est au bord d’un précipice», comme le titrait justement le magazine Frontier Myanmar en janvier. Déjà théâtre d’un nettoyage ethnique commis par la Tatmadaw en 2016 et 2017 à la suite des attaques de l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (Arsa) qui ont chassé au moins 800 000 personnes vers le Bangladesh, l’Etat Rakhine a sombré un peu plus dans le chaos.

Il y a un an, le jour anniversaire de l’indépendance birmane, plusieurs centaines de membres de l’Arakan Army avaient attaqué quatre postes de la police des frontières, tuant treize officiers. La Tatmadaw avait répliqué à la manière forte en lançant une série d’opérations de contre-insurrection qui ont plongé la région dans un huis clos sécuritaire redoutable avec des affrontements à répétition, des violations des droits de l’homme et des mouvements massifs de population.

Au moins 160 000 personnes auraient été déplacées par ces combats indiquait, fin janvier, l’ONG Rakhine Ethnic Congress basée à Sittwe. Plus de 100 civils auraient été tués, des centaines d’autres blessés. Aucun bilan n’est connu du côté des belligérants.

Enlèvements et bombardements, arrestations et destructions, tortures et disparitions font désormais partie d’un cycle de violence qui n’a pas connu beaucoup de trèves depuis un an. Amnesty International rappelait il y a quelques jours que parmi ces exactions, nombreuses étaient celles qui équivalaient à des «crimes de guerre» commis à la fois par la Tatmadaw et l’Arakan Army.

Populaire et hélicoptères

Cette dernière «a souvent été à l’initiative des affrontements et n’a subi aucun revers majeur, fait remarquer un diplomate étranger. Elle a su utiliser la météo à bon escient, lançant des opérations quand le ciel était couvert et que les hélicoptères de la Tatmadaw ne pouvaient pas vraiment frapper ses positions. Elle a su cibler aussi ses attaques contre la police moins bien équipée que l’armée, sans jamais perdre en popularité dans la population arakanaise.»

Dirigée par Twan Mrat Naing, général quadragénaire aux lunettes épaisses et au béret noir, l’Arakan Army compterait entre 12 000 et 20 000 hommes dont certains ont fait fortune dans les mines de jade. Plutôt bien armés et entraînés, ils constituent une menace bien plus réelle que celle des militants rohingyas de l’Arsa. Créée en 2009, l’AA n’a cessé de croitre, pratiquant «l’impôt révolutionnaire et bénéficiant de plusieurs sources de revenus», poursuit le diplomate.

L’année dernière, elle avait lancé l’opération «Arakan Dream 2020», appelant à une insurrection pour parvenir à l’autodétermination à la fin de 2020. «Avoir un groupe armé signifie la survie de l’ethnie Rakhine», expliquait alors Twan Mrat Naing au site The Irrawaddy. Car ces bouddhistes arakanais s’estiment lésés économiquement et politiquement par le gouvernement central et sa majorité ethnique bamar.

Ils se considèrent également comme les seuls vrais «héritiers» du royaume «d’Arakan indépendant de jadis, écrit l’historien Thant Myint-U dans The Hidden history of Burma. Ils voient à la fois les Birmans à l’est et les Bengalis (Rohingyas) à l’ouest comme une menace existentielle à leur avenir».

Face à eux, l’armée birmane se pose en garante de l’unité de l’Union birmane. Et fidèle à ses pratiques autoritaires héritées de cinquante ans de dictature, elle n’entrevoit pas d’autres solutions que des «moyens militaires», comme l’a rappelé, le 4 janvier, le commandant des forces birmanes et homme fort de la Birmanie, Min Aung Hlaing. Une approche radicale au moment où le pays se prépare cette année à des élections générales. Lesquelles semblent encore très incertaines à organiser dans le huis clos arakanais.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 6 février 2020