« Eh le Chinetoque ! Retourne s’il te plaît dans ton pays de mangeur de merde ! Tu n’es plus le bienvenu chez nous. » : ce Tweet datant du 26 janvier, posté par le street-artiste thaïlandais Headache Stencil (« le pochoir qui fait mal à la tête »), a déclenché une salve de condamnations sur Internet.

Dans un royaume à l’ordinaire plutôt enclin à voir dans l’arrivée en masse des touristes chinois une manne financière bienvenue, les conséquences de l’épidémie de pneumopathie due au coronavirus 2019-nCoV commencent à provoquer des réactions sinophobes. Si le Tweet de cet artiste, connu pour ses œuvres se moquant des généraux de l’ex-junte militaire, a suscité une condamnation quasi générale sur la Toile, il reflète peut-être l’expression d’un certain malaise dans la population. Avec 25 personnes contaminées par le virus, la Thaïlande est le quatrième pays affecté par l’épidémie, après la Chine, le Japon et Singapour.

A Chiang Maï, la grande ville du nord très fréquentée par les touristes chinois, la patronne d’un restaurant affiche la notice suivante, en anglais, sur sa vitrine : « Nous nous excusons de ne plus pouvoir accepter de clients chinois. Merci ». Il n’existe pas, en Thaïlande, de loi punissant ce genre d’affichages discriminatoires, mais la police a tout de même demandé à la restauratrice de retirer sa pancarte au nom de la « sécurité nationale ».

Sentiment d’exaspération

Le gouvernement thaïlandais entretient des relations de grande proximité avec la Chine, à laquelle la marine du royaume a prévu d’acheter trois sous-marins. Outre que l’élite financière thaïlandaise est largement d’origine chinoise, les voyageurs venus de l’empire du Milieu représentent depuis plusieurs années le plus grand nombre d’arrivées touristiques : environ 11 millions en 2019, sur un total de 39 millions de visiteurs.

Un sondage réalisé par le site Khaosod, un média indépendant spécialisé dans la défense des droits de l’homme, démontre que l’opinion publique pourrait être gagnée par un sentiment d’exaspération à l’égard des Chinois : 83 % des sondés ont répondu « oui » à la question « faut-il interdire l’entrée des Chinois en Thaïlande ? ». Et 53 % ont également répondu par l’affirmative à la question : « faut-il interdire les Chinois d’entrer dans les restaurants et les magasins ? » Enfin, 36 % ont aussi répondu « oui » à une question potentiellement explosive : « les Chinois doivent-ils porter une marque distinctive pour qu’on puisse les reconnaître ? » Le même site observe en outre que le nombre de « post » sur la Toile demandant que les Chinois soient interdits de séjour dans le royaume ne cesse d’augmenter.

Le fait que les autorités chinoises aient tardé à donner l’autorisation de rapatrier 138 Thailandais vivant à Wuhan, l’épicentre de l’épidémie, a par ailleurs donné lieu à un éditorial amer du quotidien anglophone Bangkok Post : « Après qu’elle nous ait ainsi snobés, on peut se demander si la Chine est vraiment une amie de la Thaïlande », a écrit le journal, à la veille du rapatriement de ces Thaïlandais dans leur pays.

Le commentaire du ministre de la santé

La malencontreuse sortie du ministre de la santé, Anutin Charnvirakul, vendredi 7 février, vient de provoquer une nouvelle salve d’indignation. L’affaire ne concerne cette fois pas les Chinois, mais les Occidentaux. Alors que le ministre parcourait avec ses conseillers le métro aérien de Bangkok dans le cadre d’une opération de propagande destinée à promouvoir le port du masque de protection, M. Anutin a perdu son calme devant les caméras de télévision. Après avoir vu des touristes décliner devant lui l’offre d’un masque, il a dénoncé en des termes insultant les « maudits touristes occidentaux » qui en refusent le port. Il a ajouté : « Ces personnes devraient être expulsés de Thaïlande »… Le terme de « Farang », qui signifie « personne de race blanche » en thaï, ne laissait aucun doute sur l’objet de son courroux.

Le ministre a présenté ses excuses sur sa page Facebook samedi, mais le mal est fait : la presse fait ses choux gras en ce début de week-end des commentaires jugés « racistes » de la part du ministre de la santé.

Par Bruno Philip - Le Monde - 8 février 2020